Samedi 15 décembre 2018

Art contemporain

L'artiste belge, un électron libre

Par Pauline Vidal · L'ŒIL

Le 17 janvier 2017 - 2404 mots

BELGIQUE

Somme d’individualités singulières et souvent fortes, héritiers du dadaïsme et d’une importante tradition picturale, les artistes belges partagent néanmoins de nombreuses qualités et un même état d’esprit. Existe-t-il un ADN artistique belge ? Éléments de réponse.

Je suis un vieux Peau-Rouge qui ne marchera jamais dans une file indienne », déclare le poète belge Achille Chavée. N’y a-t-il pas, dans cette assertion, ce petit quelque chose qui pourrait bien trahir un état d’esprit typiquement belge, un état d’esprit teinté d’humour, de dérision et d’irrévérence ? Face à l’internationalisation croissante du monde de l’art et à une porosité accrue des scènes artistiques, poser cette question pourrait relever de la caricature ou de l’ineptie.

Pourtant, un petit quelque chose propre à la Belgique semble bel et bien résister à l’effacement actuel des frontières dans le monde de l’art. « Il y a quelque chose de belge qu’on retrouve chez nombre de nos artistes, une certaine indiscipline et une grande individualité, suggère le journaliste de la Libre Belgique Claude Lorent. Il y a une filiation Ensor, Magritte, Broodthaers dans laquelle s’inscrit un Jacques Charlier, un Wim Delvoye ou même un Jan Fabre. C’est une sorte d’épine dorsale avec, bien sûr, beaucoup d’individualités sur le côté… Ce ne sont pas des “fils de” : disons qu’ils partagent un même état d’esprit. »

L’imaginaire
Remontons donc dans le temps pour dégager quelques pistes d’analyse. Aujourd’hui au bord de l’implosion, soumise aux tensions internes relatives au clivage entre la Flandre et la Wallonie, la Belgique est une invention qui remonte à 1830. État-tampon entre la France et la Hollande, c’est une solution de compromis, parfois jugée artificielle et sans véritable réalité. « On vient de nulle part, mais ce nulle part existe, poursuit le critique et galeriste belge Jean-Michel Botquin, filant la métaphore avec le pays imaginaire sur lequel règne le personnage d’Ubu roi. La pataphysique est la science des solutions imaginaires et des exceptions. La Belgique est une solution imaginaire et une exception. Ce n’est peut-être pas un hasard si la vivacité de la pataphysique est quasi plus importante ici qu’en France où elle a pourtant vu le jour. » Le même constat pourrait être fait pour les manifestations Zwanze, sœurs jumelles des Arts incohérents en France fin XIXe siècle, qui s’attachaient à moquer les avant-gardes…

En matière d’imagination débridée, Panamarenko fait figure de proue. Cet artiste-ingénieur inclassable tente en vain depuis 1968 de réaliser le rêve d’Icare, révélant un désir d’évasion autant matérielle que spirituelle. Douce folie cette fois-ci architecturale mais tout aussi fantasmagorique que celle de l’Atomium construit pour l’Expo 58 ! Dans l’exposition « BXL Universel » qui se tient actuellement à la Centrale for Contemporary Art de Bruxelles, on peut ainsi lire ces mots de Marcel Broodthaers au sujet de ce bâtiment aux allures futuristes : « Il parle plus à notre imagination qu’à notre raison. »

L’humour
Installée sur les anciennes terres des ducs de Bourgogne qui célébrèrent fêtes et tournois dans le plus grand faste, avant de connaître de nombreuses phases d’occupation (espagnole, française, autrichienne), la Belgique est riche d’un passé culturel, mais « elle n’a pas eu de rêve impérial comme la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni. C’est une construction artificielle qui a la disponibilité de libérer un imaginaire personnel puissant. Des gens n’ayant pas de fascination pour l’absolutisme ont probablement la possibilité de développer des personnalités très fortes », analyse Laurent Jacob, artiste, commissaire et directeur de l’Espace 251 Nord à Liège. Quant au fameux humour belge, « il n’est pas tel qu’on le formule en général, analyse le critique et commissaire Michel Baudson. C’est un humour qui fait partie de l’histoire et de la petitesse du pays. Il implique une prise de distance face aux choses. Nous n’avons pas eu de Louis XVI ni de Napoléon. On se méfie des héros. Nous tentons de réfléchir aux choses sérieuses sans les prendre au sérieux. »

De ce point de vue, James Ensor est une référence fondamentale. Il développa une méfiance vis-à-vis de tous les pouvoirs, que ce soit le pouvoir politique ou religieux. C’est ainsi qu’il n’hésita pas à montrer le peuple en train de déféquer sur le roi Léopold II.

Le langage et les mots
Le développement du surréalisme en Belgique est aussi symptomatique de cet état d’esprit. Moins intellectuel et plus poétique qu’en France, le mouvement s’aventura plus dans la dérision et les jeux. Comme le souligne Michel Draguet, directeur des Musées royaux de Belgique, « il y avait dans la nébuleuse belge plus de dadaïstes que de surréalistes. Le rapport à l’engagement collectif est très différent. La personnalité de Nougé est très importante. Contrairement à ce qui se passe à Paris autour d’André Breton, lui ne développe aucune stratégie de pouvoir. » En outre, les surréalistes belges n’ont pas adhéré à l’écriture automatique, préférant s’intéresser au fonctionnement du langage. Cette importance accordée au langage et aux jeux de mots, que l’on retrouve chez des artistes contemporains aussi différents que Walter Swennen ou Thierry De Cordier, qui présente aux Musées royaux de Belgique une interrogation sur ce qu’est dieu, peut trouver ses racines dans la peinture ancienne et, notamment, dans la peinture flamande dès lors qu’on l’appréhende comme rébus d’une pensée religieuse à décrypter.

Mais l’exposition « Images et mots », qui se tient au Centre Wallonie-Bruxelles jusqu’au 29 janvier, prend Magritte comme point de départ. Cette manifestation invite à réfléchir au poids de son héritage sur plusieurs générations. Comme en témoignent symboliquement les photographies montrant la transmission d’un chapeau melon entre Magritte et Marcel Broodthaers, ce dernier occupe dans cette histoire une place décisive. Il fait le pont entre le surréalisme et l’art conceptuel. Viennent par la suite Pierre Bismuth, Michel François, Éric Duyckaerts ou encore Joëlle Tuerlinckx, tous poursuivant avec un certain humour ce jeu sur les mots et un questionnement sur la valeur économique du monde de l’art.

L’esprit contestataire
Jacques Lennep est certainement celui qui s’inscrit dans cette filiation Magritte-Broodthaers de manière la plus évidente. Il n’est que de citer son tableau de 1974 reprenant simplement les mots de Magritte « La pipe ». Ce fondateur du Cercle d’art prospectif (Cap), qui inventa l’art relationnel dès les années 1970, s’explique : « J’ai été très influencé par Magritte, par ses jeux entre le réel, les images et les mots. Par contre, je me fiche totalement de la question du mystère à l’œuvre chez cet artiste… Nous avons gardé du surréalisme ce qu’il y avait d’attitude dadaïste, tout ce qui était ironie, satire. C’est cela que nous avons perpétué. Cela colle à notre tempérament belge. Dire des choses sérieuses en rigolant. Il y avait déjà ça chez Brueghel. On est toujours sur le fil du rasoir. On adopte une position existentielle par le rire et par le fait de décontenancer le spectateur. »

Lors de leur séjour en France, René et Georgette Magritte rendirent plusieurs fois visite à Breton pour lui parler de Dieu, jusqu’au jour où Georgette se présenta avec une croix entre les seins et fut mise à la porte par Breton. Viendra ensuite la période vache. Quoi de plus dadaïste au fond ? « On ne reconnaît pas l’autorité de qui que ce soit. Ça, c’est très belge », souligne le même Jacques Lennep qui inscrit dans la lignée de cet art d’attitude Ensor, mais aussi Jan Fabre avec ses dessins au Bic de ses débuts.

Frères d’armes de Jacques Lennep, on peut citer toute une série de pères-siffleurs iconoclastes joyeusement provocateurs, illustrant une mouvance anarcho-dadaïste qui se développe dans les années 1970, tels Jacques Charlier et Jacques Lizène. Comme le souligne Laurent Jacob, « ces artistes participent d’un même univers mental, le médium importe peu. C’est un art d’attitude qui pratique la performance, le chant, la vidéo… et, pour une grande part, ils sont liés à une influence des mauvaises manières des situationnistes. Il y a eu une espèce de mouvance liégeoise qui se perpétue aujourd’hui avec des artistes plus jeunes comme Messieurs Delmotte. Cela s’explique en partie, car il y avait dans cette région de Liège une culture populaire et une tradition anarcho-syndicaliste. À partir des contestations de 1968, on a vu ici arriver des gens de la scène situationnistes. L’émission Vidéographie à laquelle j’ai participé a été très importante… C’est l’esprit de Fluxus. » L’esprit de Fluxus passé au crible des artistes belges !

« Si on doit résumer les choses, l’ADN de la Belgique, c’est la liberté », confie Claire Leblanc, conservatrice du Musée d’Ixelles à Bruxelles. « La Belgique a toujours regardé ailleurs. Elle a un grand esprit d’ouverture. On peut repérer des mouvements d’absorption, et ce, pour aller plus loin et formuler de nouvelles propositions. On le voit avec le surréalisme qui développe, plus qu’en France, des jeux poétiques en restant attaché au réel. Être belge, c’est avoir les pieds sur terre et la tête dans les étoiles. C’est la même chose pour l’impressionnisme, qui a donné lieu à quelque chose de très différent comme le luminisme. »

Une attitude conceptualisante
La manière dont l’art pop et conceptuel américain fut accueilli est aussi révélatrice. Dès les années 1960-1970, la Belgique expose les artistes conceptuels et minimalistes américains, car certaines galeries comme la Wide White Space à Anvers ou MTL à Bruxelles se montrent particulièrement actives. Le rôle des collectionneurs – comme Herman Daled dont la collection vient d’être achetée par le MoMA – est aussi fondamental pour comprendre ce rôle précurseur en Europe. Des artistes tels Broodthaers, Jacques Charlier ou Jef Geys vont réagir à leur manière à ces courants, en les réinterprétant tout en gardant une certaine distance.

« L’artiste belge est un électron libre perméable à toute une série d’influences », explique Jean-Michel Botquin. « Le Belge est quelqu’un de concret qui a les pieds sur terre. Nous n’avons pas développé un art conceptuel pur et dur, mais plutôt une attitude conceptualisante. Pas de dimension théoricienne pure et dure comme, par exemple, les premières œuvres de Dan Graham. On est plus dans le réel, dans l’image, dans une tradition de l’objet. Les artistes belges mettent les choses à leur sauce, avec une pointe d’ironie et d’humour, avec un goût de l’objet qui porte les traces de dada et du postdadaïsme. »  Marcel Broodthaers a été une figure primordiale dans ce sens. « Il a réconcilié les pôles conceptuels avec des pôles davantage basés sur l’humour belge », souligne Denis Gielen, directeur du MAC’S, au Grand Hornu. « Comme Warhol, il avait un discours qui mettait le doigt sur un système économique ancré dans le vernaculaire. Il s’est appuyé, comme Warhol avec les soupes Campbell et les chaises électriques, sur les moules, les frites, le drapeau belge. Wim Delvoye s’inscrit dans cette même lignée. »

La subversion des images
L’exposition actuellement en cours au Muhka d’Anvers, inspirée par la thèse de l’historienne d’art Liesbeth Decan, est, de ce point de vue, passionnante. Dans l’aventure du conceptualisme, les artistes belges ont utilisé la photographie de manière singulière, trahissant le double héritage du surréalisme et d’une importante tradition picturale. « Magritte et Nougé sont restés en Belgique durant la guerre », explique Liesbeth Decan. « Les artistes de la nouvelle génération ont reçu cet héritage. Il y a eu une continuité, dans le photo-conceptualisme, où des éléments évoquent le surréalisme. Je pense notamment à la série de Paul Nougé La Subversion des images qui illustre une certaine utilisation de la photographie dans le surréalisme. Contrairement à ce qui se passe en France, on n’est pas dans l’idée de l’objet trouvé. Avec Magritte, Nougé imagine des tableaux vivants et photographie des scènes absurdes. » On retrouve cela notamment dans les performances de Jacques Lizène qui vise à contraindre le corps à entrer dans le cadre ou dans les photographies de vernissage de Charlier. « En général, l’art conceptuel est appréhendé comme quelque chose de sérieux. Ce qui n’est pas le cas en Belgique où l’on cherche l’absurdité ou la subversion, cela non pas de manière gratuite, mais pour dire quelque chose sur la société ou sur le médium lui-même. »

L’autre élément notable, c’est la persistance de l’importance accordée à l’image. Alors que l’art conceptuel a évacué l’image picturale, en Belgique l’influence picturale a continué à exister, à travers le genre du paysage, de la nature morte, du portrait. Il n’est que de citer la Soupe de Daguerre de Broodthaers (1975), faite d’une série de photographies de natures mortes de légumes. La grande tradition picturale depuis Van Eyck n’a pas été interrompue mais prolongée par d’autres moyens. Et cela se poursuit dans l’œuvre de Dirk Braeckman – il représentera le pavillon belge à la prochaine Biennale de Venise – dont les premières œuvres témoignent d’une influence picturale très nette : le recours au flou, la multiplication des niveaux de réalité, etc.

L’insaisissabilité
Dans une autre exposition (« Une histoire de l’image »), organisée pour fêter ses vingt ans d’existence en 2007, le Muhka mettait en avant le poids de cet héritage pictural pour tenter de décrypter la création contemporaine. Le directeur du musée, Bart de Baere fait remarquer que « Jan Voet parlait beaucoup d’ironie, mais beaucoup d’artistes belges sont très sérieux. Je préfère parler d’une perspective de l’image faible. Nous sommes dans une région de l’image. Cela commence avec la modernité mais cela a été initié dans les Flandres, avec la peinture primitive. Nous avons une culture très sophistiquée de l’image. Les images de Claerbout, de Tuymans, de Borremans sont loin d’être des images force de frappe comme celles de l’Anglais Damien Hirst. Ils travaillent avec presque rien. Cela provient d’artistes comme Jef Geys ou Raoul De Keyser… C’est un jeu avec le liminal et non avec le pouvoir. C’est une forme de contre-pouvoir ». Le galeriste bruxellois Roberto, qui vient de présenter « Painting after Modernism », une exposition avec Barbara Rose comme commissaire, insiste aussi sur le poids de cet héritage : « Les peintres belges ont une grande virtuosité dans la construction de la surface, à travers une superposition de couches. »

Mais on quitte dès lors la sphère d’une certaine « belgitude » faite d’humour, de jeux de mots et d’indiscipline pour aller vers d’autres territoires. C’est aussi vers d’autres territoires que nous conduit l’expressionnisme cryptique d’une Berlinde De Bruyckere et de Peter Buggenhout, ou encore le minimalisme d’Ann Veronica Janssens. « L’art belge est un petit oiseau qui s’envole quand on croit l’attraper », résume Philippe Van Cauteren, directeur du SMAK à Gand.

En savoir plus

« BXL UNIVERSEL », jusqu’au 26 mars 2017. La Centrale, 44, place Sainte Catherine, Bruxelles (Belgique). www.centrale.brussels

« Rik Wouters & l’utopie privée », jusqu’au 26 février 2017. Modemuseum, Nationalestraat 28, Anvers (Belgique). www.momu.be

« Rik Wouters », du 10 mars au 2 juillet 2017. Musées royaux des beaux-arts, rue de la Régence 3, Bruxelles (Belgique). www.fine-arts-museum.be/fr

« De Broodthaers à Braeckman – La photographie dans les arts plastiques en Belgique », jusqu’au 5 février 2017. Musée d’art contemporain, Leuvenstraat 32, Anvers (Belgique). www.muhka.be

« Les nouveaux talents belges, Art Prize 2017 », du 16 mars au 28 mai 2017. Palais des beaux-arts, rue Ravenstein 23, Bruxelles (Belgique). www.bozar.be/fr

« Pol Bury », du 24 février au 4 juin 2017. Palais des beaux-arts, rue Ravenstein 23, Bruxelles (Belgique). www.bozar.be/fr

« Magritte est vivant ! », du 4 septembre 2017 au 6 janvier 2018. Musées royaux des beaux-arts, rue de la Régence 3, Bruxelles (Belgique). www.fine-arts-museum.be/fr

« 14-18, rupture ou continuité ? », jusqu’au 22 janvier 2017. Musées royaux des beaux-arts, rue de la Régence 3, Bruxelles (Belgique). www.fine-arts-museum.be/fr

« Thierry De Cordier. Iconotextures », jusqu’au 22 janvier 2017. Musées royaux des beaux-arts, rue de la Régence 3, Bruxelles (Belgique). www.fine-arts-museum.be/fr

« Images et mots depuis Magritte », jusqu’au 29 janvier 2017. Centre Wallonie-Bruxelles, 127-129, rue Saint-Martin, Paris-4e (France). www.cwb.fr

« Marcel Lecomte, ses relations avec René Magritte », du 8 septembre 2017 au 5 janvier 2018. Musées royaux des beaux-arts, rue de la Régence 3, Bruxelles (Belgique). www.fine-arts-museum.be/fr

« Moderniteit à la belge », jusqu’au 22 janvier 2017. Musées royaux des beaux-arts, rue de la Régence 3, Bruxelles (Belgique). www.fine-arts-museum.be/fr

« Vices et vertus », du 18 février au 21 mai 2017 . Musée Félicien Rops, rue Fumal 12, Namur (Belgique). www.museerops.be

« Femmes artistes. Les peintresses en Belgique (1880-1914) », jusqu’au 29 janvier 2017. Musée Félicien Rops, rue Fumal 12, Namur (Belgique). www.museerops.be

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°698 du 1 février 2017, avec le titre suivant : L'artiste belge, un électron libre

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque