La Méditerranée, où peindre est une fête

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 24 juin 2016 - 1070 mots

À l’évocation du Sud, certains noms d’artistes sont indissociables des lieux de villégiature : Matisse à Nice, Picasso à Cannes et Signac à Saint-Tropez, où Picabia descend avec sa clique dadaïste.

Si certaines figures sont indissociables de la côte méditerranéenne comme Pablo Picasso et ses diverses résidences du Midi ou Henri Matisse le Niçois d’adoption, il y a aussi ces destinations devenues célèbres sous les pinceaux des peintres. Ainsi, le petit port de Collioure a d’abord attiré Matisse à partir du 16 mai 1905. Il y passera presque trois mois, appelant Derain à le rejoindre pour y passer l’été. Point de vacances toutefois. Tous deux y prennent leur tournant fauve sous l’explosion de lumière et de couleurs de ce petit coin de la côte Vermeille. Georges Braque aura aussi son épiphanie fauviste à Collioure, mais c’est non loin, à Céret, à l’invitation de son comparse Picasso en 1911, que trois étés de suite il peaufinera son cubisme. Pour Picasso, on dénombrera au moins trois cents créations exécutées dans ce bourg des contreforts pyrénéens. Max Jacob est aussi de la partie et plus tard Raoul Dufy, Marc Chagall, André Masson, Claude Viallat ou encore Vincent Bioulès fréquenteront l’endroit tout au long du XXe siècle.

Mais, remontant vers l’est, en direction de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, les artistes ont peu à peu pris la direction d’Aix-en-Provence et ses environs. Nombreux s’y sont même installés durablement, comme Vasarely à Gordes, Nicolas de Staël à Ménerbes et bien sûr Cézanne au Jas de Bouffan à Aix. L’été 1912, c’est à Sorgues que Braque et Picasso séjournent en voisins. Braque y aurait réalisé son premier papier collé avec Compotier et Verre, mais d’autres sources pensent que c’est à Céret. Quoi qu’il en soit, la période estivale ne fut en rien du farniente pour ces artistes dont les expérimentations ne baissèrent pas de régime.

L’Estaque peinte par Cézanne et découverte à la grande exposition de 1905 aimante immédiatement les peintres. Braque bien sûr la voit fauve avant de la « cubiser », mais aussi Derain, Marquet et même Kandinsky en 1911. Depuis, la petite base de pêcheurs a été absorbée par Marseille, devenue un quartier du XVIe arrondissement sans rien perdre de ses marqueurs iconographiques comme le viaduc, les reliefs secs et les toits imbriqués entre eux. Si Marseille n’est pas vraiment un lieu de villégiature, la côte escarpée et spectaculaire qui court autour de Cassis fascine les Britanniques qui en font un « Montparnasse méditerranéen ».

Plus à l’est, bien avant que Saint-Tropez ne devienne le pôle d’attraction people qu’il est désormais, les peintres en célébraient la dimension sauvage et préservée, un comble ! C’est en 1892 que Paul Signac découvrit par la mer l’anse du golfe si conservée. À cette époque, le petit port était difficilement accessible par les terres du massif des Maures, ce qui explique le calme qui y régnait, alors même que la Méditerranée était déjà prise d’assaut par la bonne société dès les beaux jours. « Paul Signac va inventer Saint-Tropez », assure Michel Ipas. L’artiste a été attiré sur ces rivages par Henri-Edmond Cross qui lui chantait les louanges du Midi, lui-même installé au Lavandou après de fréquents séjours dans la région. À cette époque, le divisionniste aimait naviguer en Bretagne, mais le temps pluvieux l’incita à pousser plus au sud. « C’est le bonheur que je viens de découvrir », écrira-t-il. Depuis son cabanon de la plage des Graniers, Signac ressent une liberté intense, impossible à Paris. Son tableau Au temps d’anarchie deviendra Au temps d’harmonie sous l’influence de la plénitude tropézienne.

Matisse l’y rejoindra le temps de l’été 1904 (un an avant le choc languedocien), séjour au cours duquel il côtoie Signac et Cross et dont il tirera son fameux Luxe, Calme et Volupté, tableau d’influence divisionniste peint à Paris en 1905. Pierre Bonnard élira aussi Saint-Tropez comme port d’attache avant la Grande Guerre, dès 1909. Il écrit avoir ressenti « un coup des Mille et Une Nuits » en arrivant dans le golfe. Il sera un visiteur régulier, discret. Rien à voir avec la faune qui commence à peupler l’endroit.

Picabia, amateur du Midi chaque été, fréquente en 1909 la presqu’île, puis y reviendra avec sa clique dadaïste dont Man Ray. Mais c’est à Cannes qu’il amarre son premier yacht. Le succès éloignera progressivement les peintres de Saint-Tropez qui n’aiment rien tant que les retraites pour y expérimenter loin de la pression de la capitale. Le port mû en cité balnéaire deviendra bientôt trop mondain et surexposé. D’ailleurs, c’est la pression immobilière qui va conduire Picasso à quitter sa « Californie », villa sur les hauteurs de Cannes achetée en 1955 et délaissée à l’installation à Mougins en 1961. Mais il ne quittera pas pour autant le Sud. Pas plus que Bonnard, installé au Cannet depuis 1926. Si Claude Monet ou encore Mary Cassatt ont séjourné à Antibes en hiver, Pierre-Auguste Renoir sera plus féru des lieux jusqu’à acheter le domaine des Collettes au-dessus de Cagnes-sur-Mer en 1907, alors qu’il fréquente l’endroit depuis six années. Ses amis se succédèrent chez lui. Et comme la résidence de Pierre Bonnard, celle de Renoir deviendra un musée à sa gloire.

Il serait superflu de refaire l’histoire de Saint-Paul-de-Vence tant les artistes y furent nombreux à séjourner, de Matisse à Dubuffet, sans oublier Chagall et Jean-Michel Folon. Tout comme celle de Nice dont les charmes attirèrent nombre d’impressionnistes, mais aussi Edvard Munch et, bien sûr, Matisse. L’extraordinaire complexe de la Villa Arson, dans les hauteurs de la ville, à la fois centre d’art, école et lieu de résidence, perpétue Nice comme point de référence artistique. Au sein d’un jardin luxuriant avec vue imprenable depuis les terrasses qui embrassent la mer, elle attire des artistes contemporains venus travailler en retrait de l’agitation, comme Emmanuelle Lainé qui investit, jusqu’au 29 août, une galerie d’exposition de la Villa dans le cadre de sa résidence commencée en février 2016.

Cocteau, lui, poussera plus à l’est, séjournant à Villefranche à l’hôtel Welcome ou à Saint-Jean-Cap-Ferrat à la villa Santo Sospir, pour finalement faire de Menton sa muse. La ville lui rendra hommage avec un impressionnant musée ouvert à son nom en 2011. Ainsi, les vacances d’artistes n’ont pas toujours été de tout repos, faites d’expérimentations libres, de travail audacieux, les artistes ont profité du Sud pour opérer des changements radicaux dans leur pratique, loin de Paris et de la pression critique, affranchis des regards. Libres. 

Légende Photo

Raoul Dufy, Nice, la baie des Anges, 1928, huile sur toile, 50,5 x 61,4 cm, Colection particulière © Sotheby's

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°692 du 1 juillet 2016, avec le titre suivant : La Méditerranée, où peindre est une fête

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