Mercredi 19 février 2020

Art contemporain

La femme derrière l’artiste

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 23 septembre 2014 - 1820 mots

Derrière chaque grand homme se cache une femme, dit l’adage. Et derrière les artistes ? Danielle Morellet, Michelle Sanejouand, Paule Monory, Victoire Di Rosa ou Daphné Raynaud, si elles restent dans l’ombre, n’en sont pas moins décisives dans la carrière de leur compagnon.

Danielle et François Morellet ont près de soixante-dix ans de vie commune. Et dans le couple qu’ils forment, la répartition des rôles a toujours été claire, sans l’ombre d’un doute d’un côté comme de l’autre. Danielle s’occupe des archives, organise les rendez-vous ; elle a été à ses côtés également dans le Groupe de recherche d’art visuel (Grav) que François Morellet cocréa en 1960. Lors de leur rencontre coup de foudre, la veille du débarquement, au cours d’un pique-nique organisé à Clisson, entre Nantes et Cholet, Danielle était pianiste, voulait s’engager dans une carrière professionnelle. Après la naissance de leur troisième enfant, elle a décidé à 26 ans de couper court aux concerts qu’elle donnait. « J’ai fermé mon piano sans aucun regret ; je trouvais que l’intelligence, l’inventivité de mon mari n’étaient pas banales. J’étais sûre qu’il serait un grand, dit-elle. Et puis, on ne peut pas travailler avec trois enfants. François, d’ailleurs, n’était pas mécontent que j’arrête. » Et Danielle Morellet de préciser dans la foulée afin de contrer tout malentendu : « S’il n’était pas égoïste, il ne serait pas un artiste. Il ne faut pas demander à un artiste de perdre son temps. C’est une réflexion que j’ai eue très jeune. » Elle l’a donc « préservé » durant toutes ces années pour faire en sorte que rien ni personne ne vienne altérer le temps de l’atelier. Lui parler d’abnégation, de sacrifices, c’est employer des termes qui lui sont étrangers, s’engager dans un contresens, une vision caduque des liens qui les unissent. L’ombre n’est, il est vrai, qu’une histoire de lumière. Au zénith du soleil, l’une et l’autre s’unissent pour ne faire qu’un.

Discrétion et abnégation
Si l’histoire de l’art n’a pas fait grand cas des femmes d’artistes, surtout quand elles n’étaient pas muses ou artistes elles-mêmes, la période moderne, mais surtout contemporaine, a laissé transparaître davantage le rôle central, essentiel, même de certaines d’entre elles dans la carrière de leur époux ou compagnon, que ce soit dans l’accompagnement, la stabilité apportée, leur complicité intellectuelle ou la gestion de l’œuvre en matière de diffusion, de promotion, de communication, voire d’indexation. Colette Soulages, Diane Venet, Paule Monory, Marguerite Lhopital, Geneviève Combas, Victoire Di Rosa, Daphné Raynaud, Michelle Sanejouand… y œuvrent chacune à leur manière dans tous les domaines. Victoire Di Rosa, actuellement directrice adjointe de l’Institut culturel français au Portugal, confie ainsi qu’après leur rencontre au Mexique, en 1999, le choix des pays où elle a pu être en poste, ils l’ont pris ensemble, que ce soit pour les États-Unis ou l’Espagne. « Il était intéressant pour Hervé de revenir aux États-Unis où il a travaillé dans les années 1980, et eu de grandes expositions », explique-t-elle. Ceux qui connaissent de près le couple formé par Pierre et Colette Soulages rapportent également invariablement « le rôle important de Colette auprès de Pierre, le duo formé inébranlable ». Colette Llaurens que Pierre Soulages a rencontrée en 1941 à l’école des beaux-arts de Montpellier et épousée l’année suivante. Discrète, refusant toutes confidence sur son rôle auprès de son mari, Colette Soulages s’occupe du secrétariat, de l’organisation des rendez-vous, des rencontres, des documents à transmettre. Exposition, vernissage, déplacements, voyages, elle est là à ses côtés. Le Musée Soulages à Rodez comme leur maison à Sète, ils les ont conçus ensemble comme Bernar et Diane Venet ont engagé de concert la Fondation Bernar Venet au Muy dans le Var. Faire corps avec l’homme, l’artiste, son œuvre ; engager ce qui est nécessaire pour lui procurer les meilleures conditions de travail vont de soi pour ces femmes. Comme les longues conversations engagées en tête à tête sur leur travail ou sur l’art.

Danièle Morellet, Colette Soulages ont vu éclore leur mari comme Sophie Lapie, Michelle Sanejouand et Marguerite Lhopital, toutes trois d’ailleurs aussi rétives à la confidence sur leur vie de femme d’artiste que ne l’est Colette Soulages. Car aborder « cette participation silencieuse, cette inscription dans l’effacement », pour reprendre les termes de Sophie Lapie, « c’est déflorer leur intimité », s’immiscer dans ce qui leur est cher, leur relation amoureuse, leur complicité indispensable à la vie de l’un comme de l’autre. Christian Lapie a toujours fixé les dates des installations de ses sculptures en fonction des disponibilités de son épouse rencontrée aux beaux-arts de Reims, et devenue professeur d’arts plastiques. « Pour assurer un revenu au ménage, dit-elle, mais sans avoir eu jamais l’impression de se sacrifier. La puissance de son œuvre est telle qu’il ne pouvait la porter seul. »

Présence et distance
« Accompagner un artiste, c’est jouer ensemble la même musique, mais l’artiste doit être le seul maître à bord », souligne Michelle Sanejouand. « Je l’accompagne, présente et disponible, surtout ces dernières années, déchargée des contraintes familiales, et fière de pouvoir donner mon sentiment sur tel dessin, peinture ou sculpture. » Ce que lui demande souvent Jean-Michel Sanejouand comme Christian Lhopital le demande à Marguerite ou François Morellet à Danièle. « François tient compte de mon avis, relève cette dernière. Parfois, il peut me faire la gueule, mais 48 heures après, c’est terminé. » La question de la bonne distance à entretenir avec le travail en cours, elles l’ont apprise au fur et à mesure que leur œil s’est formé. « J’ai surtout appris “à voir” », répond Michelle Sanejouand à la question sur ce que vivre avec un artiste lui apporte.

Discrètement, elles sont devenues la mémoire de leur œuvre, de sa fabrication ; la présence nécessaire, indispensable ; le garant de leur temps dans l’atelier. Chez Marguerite et Christian Lhopital, l’appartement et l’atelier sont reliés par le bureau où Marguerite archive, documente l’œuvre, libre aujourd’hui « de travailler pour Christian », depuis que l’entreprise familiale dont elle s’occupait avec sa mère a fermé en 1994. Vie privée, vie professionnelle se mêlent, se confondent, fusionnent sans qu’elle se sente dévorée, absorbée. Au contraire, que de rencontres ! Que de discussions ! De visites de musées, de galeries, d’expositions ! « Nous avons beaucoup appris ensemble en voyageant, en rencontrant d’autres artistes passionnants », relate à ce propos Danièle Morellet qui dit elle aussi s’être « épanouie dans cette vie très joyeuse, pas conventionnelle, auprès d’un mari plein d’humour, facile, humble et tellement actif, inventif. » Intarissable sur l’œuvre, sur son mari, elle l’est comme toutes les femmes interviewées.

Humbles mais autonomes
Paule Monory est tout autant intarissable, non sans préciser à son tour la chance « d’être avec un homme très gentil qui n’assomme pas le monde avec son travail ». Les artistes difficiles à vivre, il y en a. La vie de famille avec un artiste, elle l’a d’abord connue avec son père et avec sa mère « dessinatrice au talent fou, devenue mère au foyer et larguée à 60 ans pour une femme plus jeune. » Les années 1960 ne sont toutefois pas les années 2000, reconnaît-elle. Nombre de femmes d’artiste contemporain ont eu ou ont une profession à laquelle elles tiennent et avec laquelle elles s’épanouissent, ce qui n’était pas le cas pour les générations précédentes. Lorsqu’elle a rencontré Jacques Monory en 1983, Paule, de trente ans sa cadette, travaillait au studio Yves Saint Laurent tandis que « Jacques s’occupait seul de tout, d’organiser ses exposition, la liste d’invités, etc. ». Ce n’est qu’après la fermeture de la maison Yves Saint Laurent, en 2002, qu’elle s’est impliquée en entreprenant la numérisation de son travail et en prenant de plus en plus part aux activités d’exposition, de communication, tout en réalisant pour elle des vidéos notamment sur des artistes. 
Daphné Raynaud, radiographiée par Jean-Pierre Raynaud en 1997 [voir p. 80],  poursuit quant à elle son métier de psychologue Cellule d’urgence médico-psychologique au CHI Clermont dans l’Oise tout en faisant le lien entre Jean-Pierre Raynaud et le monde extérieur. « Jean-Pierre n’a pas d’e-mail, pas de portable, pas plus qu’il ne sait faire fonctionner un micro-ondes. » Organiser ses déplacements, l’accompagner dans certains de ses projets en France ou à l’étranger, voire y participer, constitue d’autres activités. Quitter ses fonctions au CUM ou à l’hôpital, elle ne l’a jamais imaginé, « présentant le danger qu’il y a à faire partie de son monde et la capacité de l’artiste à mener l’autre à se donner à lui entièrement, à l’absorber. » Chez Jean-Pierre et Daphné Raynaud, l’atelier est d’ailleurs à une autre adresse que celle de l’appartement où Jean-Pierre Raynaud dispose de son propre espace. Quant à la question de savoir ce que serait l’œuvre de son mari sans elle, Daphné Raynaud est claire. « Que ce soit moi ou quelqu’un d’autre, Jean-Pierre se nourrit de tout ce qu’il rencontre. On est remplaçable. Je ne me sens pas investie de quoi que ce soit. » A-t-elle eu envie parfois de partir ? « Non, affirme-t-elle. Il y aurait matière, mais non, jamais. J’ai toujours organisé ma vie pour supporter. Voyager, m’éloigner me sont nécessaires. Cependant, je sais que cela ne me plaira qu’un temps et que pointera à un moment l’ennui. Avec Jean-Pierre, je ne m’ennuie jamais et je n’ai jamais vu l’histoire de la différence d’âge – on a trente ans de différence –, tant je demeure fascinée par la personne, l’œuvre, son discours sur l’art et sa jeunesse. »

Et après ?
Être une femme d’artiste « demande d’être à son rythme, avoir de la rapidité, de l’énergie et un tempérament fort », estime Danièle Morellet ; « du courage, de la patience et de l’intelligence », pour Michelle Sanejouand. « C’est difficile d’être une femme d’artiste », reconnaît Paule Monory. « Elles ont souvent mauvaise réputation, pourtant elles donnent énormément d’elles, alors que souvent leur mari sont des monstres exclusifs, inconscients de l’être. On peut comprendre celles qui s’approprient l’œuvre après la disparition de leur mari. Quand on a été témoin pendant des années de l’œuvre en construction, celle-ci est si intimement mêlée à vous qu’on ne peut que vouloir la défendre comme si c’était la sienne, de façon plus ou moins pertinente cependant, et c’est ce qu’on peut leur reprocher. » La disparition de son mari, Paule Monory ne cache pas qu’elle l’appréhende. « La femme d’artiste n’est pas visible par la société, et c’est normal. Mais quand il n’est plus là, c’est elle qui doit agir en son nom et ce n’est pas facile… » Délicate question en effet que celle de la disparition. Marguerite Lhopital l’évoque quand elle dit que la pensée d’une séparation lui « fait peur » tant elle se sent « responsable de la conservation et de la pérennisation de son œuvre ». De cette vie, de cet amour, elle ne jetterait rien, cet ensemble ils l’ont construit, ils forment un tout indissociable.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°672 du 1 octobre 2014, avec le titre suivant : La femme derrière l’artiste

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