Vendredi 14 décembre 2018

XXe

Eileen Gray, une designeuse non conformiste

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 13 mars 2013 - 720 mots

Le Centre Pompidou présente la première rétrospective de la créatrice à la croisée de l’Art déco et du modernisme. Une exposition trop didactique.

PARIS - Il aura fallu attendre longtemps pour voir en France, et en particulier à Paris où elle a pourtant vécu la majeure partie de sa vie, une grande exposition sur l’Irlandaise Eileen Gray (1878-1976), l’un des plus importants designers du XXe siècle. Sans doute est-ce parce qu’on ne savait pas sur quel pied danser avec cette femme, ô combien singulière, qui a toujours su conserver une part de mystère et séduit, un comble !, aussi bien les amateurs du style Art déco que les partisans d’un modernisme pur et dur. C’est désormais chose faite avec cette rétrospective, la première en France, organisée par le Centre Pompidou, à Paris, qui se propose, en quelque 70 objets, auxquels s’ajoutent moult dessins, gouaches, maquettes et autres photographies, de « retracer le cheminement de sa création afin de l’envisager dans sa globalité ».

Le parcours, on ne peut plus didactique, montre de manière chronologique les différents domaines dans lesquels Eileen Gray s’est exprimée. Le visiteur passe ainsi, avec « L’art du laque », de ses débuts au tournant du siècle, et de ses premières créations en laque réalisées sous la houlette du Japonais Seizo Sugawara, à son travail d’architecte, avec ses trois projets emblématiques de maisons : E-1027, Tempe a Pailla et Lou Pérou. Entre-temps, il aura traversé une section intitulée « Jean Désert », du nom de cette galerie que la créatrice ouvrit, à Paris, et dans laquelle une clientèle huppée se pressait pour admirer ses multiples créations.

Inventrice de mécanismes
On voit ainsi peu à peu Gray « glisser » du style Art déco au style moderne. Les matières s’actualisent, passant du parchemin et de l’ivoire au métal chromé ou au liège. Les graphismes aussi se font abstraits. À preuve, cette multitude de tapis aux dessins géométriques, tels cet exemplaire rectangulaire de 1925 affichant des formes rigoureuses imbriquées, le modèle circulaire Saint-Tropez, ou ce tapis de feutre beige, dont les motifs consistent en une série de perforations régulières.
La scénographie, suite de cimaises grises ponctuellement réveillées par un aplat de couleur vive, apparaît un peu monotone. Dans la multitude de pièces ici rassemblées, se trouvent des trésors. Le prototype en bois noirci et pièces de métal du célèbre Paravent en briques augure de la fonctionnalité de l’original futur, en bois laqué, comme l’explique elle-même Eileen Gray dans un film projeté en fin de parcours : « J’ai créé un paravent avec des éléments qui s’ouvrent dans tous les sens. J’aime beaucoup la courbe qu’il dessine. » Plus que d’« astuce », il est surtout question ici d’« ingéniosité », laquelle revient dans sa production comme un leitmotiv. Car Gray n’hésite pas à inventer ses propres mécanismes : chaises repliables, tiroirs pivotants, « table trombone »… Sa Coiffeuse-paravent arbore des façades de tiroir en liège, histoire de réchauffer un ensemble tout en aluminium. Le Fauteuil non conformiste a perdu un accoudoir, ce qui permet de s’y asseoir de façon moins raide. Mieux : le Meuble mobile pour pantalons arbore des parois translucides en celluloïd, afin d’y voir au travers, et l’amusant Siège-escabeau-porte-serviettes permet d’alterner ces trois fonctions. Idem avec des pièces plus « industrielles » – même si Gray ne développera jamais de production industrielle –, telles celles qui ornaient les terrasses des villas E-1027 et Tempe a Pailla. En témoignent une élégante double prise électrique en aluminium et cuivre et cette applique, dont l’ampoule affleure le tube en métal chromé dans laquelle elle est vissée.

Aussi fascinante soit-elle, chacune des pièces est bien sagement rangée dans sa section respective. L’œuvre de Gray est ici déployée « dans sa globalité », mais de manière très – trop ! – pédagogique, en suivant scrupuleusement la chronologie. Manque un propos qui aurait permis de traverser de façon plus légère ce travail foisonnant. C’est dommage, car l’occasion et surtout le personnage s’y prêtaient à l’envi.

Eileen Gray

Commissaire de l’exposition : Cloé Pitiot, conservatrice au Musée national d’art moderne
Scénographie : Corinne Marchand, architecte-scénographe au Centre Pompidou
Nombre de pièces : plus de 70

jusqu’au 20 mai, Centre Pompidou, galerie 2, niveau 6, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, tlj, sauf mardi et 1er mai, 11h-22h, jusqu’à 23h le jeudi.

Légende photo

Eileen Gray et Jean Badovici, Villa E 1027, vue du salon, 1929, photographie rehaussée au pochoir publiée dans L’Architecture vivante, n° spécial, Paris, Éd. Albert Morancé, automne-hiver 1929.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°387 du 15 mars 2013, avec le titre suivant : Eileen Gray, une designeuse non conformiste

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