Mardi 11 décembre 2018

Marcel Breuer - Eilen Gray : le match de la modernité

Par Christian Simenc · L'ŒIL

Le 19 février 2013 - 2348 mots

Hasard de la programmation, deux géants du design et de l’architecture du XXe siècle sont exposés à Paris en même temps. L’occasion d’un passionnant parallèle…

Coïncidence du calendrier, deux figures notables du design et de l’architecture du XXe siècle se sont donné rendez-vous, en ce début d’année 2013, à Paris. D’un côté, Eileen Gray (1878-1976) s’installe, du 20 février au 20 mai, au Centre Pompidou. De l’autre, Marcel Breuer (1902-1981) s’invite, du 20 février au 17 juillet, à la Cité de l’architecture et du patrimoine. Leurs apports à l’histoire du design et à celle de l’architecture sont légion.

Kathleen Eileen Moray Smith, qui prendra plus tard le nom de Gray – son patronyme maternel –, est indéniablement une créatrice en avance sur son temps. Conceptrice de génie, ses terrains d’action sont vastes, allant de la photographie à l’architecture, en passant par le textile ou la peinture au laque. Si son travail a traversé sans encombre l’Art déco et le Mouvement moderne, c’est parce que la designeuse n’avait qu’un credo : « Le futur projette la lumière, le passé seulement des nuages. »

Marcel Lajos Breuer, lui, avait, paraît-il, une intuition incomparable pour les proportions, les formes et les matériaux. Quoique virtuose dans la création de meubles, l’homme aimait à se revendiquer avant tout architecte, considérant la construction comme le point d’orgue de sa création. Son matériau de prédilection : le béton. Il l’utilisera de façon sculpturale, exprimant alors l’ambivalence de son caractère, à la fois massif et plastique. En 1956, le magazine Time le présenta comme l’un des « créateurs de formes du XXe siècle ».

Eileen Gray et le laque
C’est en se baladant un jour à Londres, en 1906, qu’Eileen Gray découvre un atelier de restauration réparant d’anciens paravents de laque. Attirée par l’élégance de la matière et la douceur de la texture, elle s’y fera embaucher un temps, observant les ouvriers à l’œuvre et apprenant à passer les multiples couches de laque – il en faut parfois jusqu’à quarante. De retour à Paris, elle rencontre un maître laqueur japonais, Seizo Sugawara, avec lequel elle se lie. Venu à Paris pour restaurer des laques envoyés par son pays à l’Exposition universelle de 1900, celui-ci avait décidé de ne plus en repartir. Sous sa direction, elle maîtrisera bientôt l’art du laque à la perfection. Fuyant le côté vulgaire du laque trop luisant et cherchant au contraire à parfaire l’austérité du matériau, elle crée, peu à peu, des pièces d’une grande subtilité. Réalisant au début quelques pièces noires traditionnelles, elle invente ensuite de nouvelles nuances, en mêlant au laque des pigments végétaux. Ses premières œuvres en laque, Eileen Gray les expose au Salon des artistes décorateurs de… 1913.

Marcel Breuer et le bois
Marcel Breuer a toujours eu un petit faible pour le bois. Lorsqu’il intègre la nouvelle école d’art du Bauhaus, ouverte en 1919 à Weimar (Allemagne), il n’a que 18 ans. À l’issue du cours préliminaire obligatoire, il obtient son diplôme de menuisier, puis, deux ans plus tard, fait sensation avec son Fauteuil en lattes de bois massif (Lattenstuhl), à l’esthétique constructiviste. Le voilà « compagnon », puis, en 1925, alors que l’école déménage à Dessau, Breuer prendra même les rênes de l’atelier de menuiserie du Bauhaus, avec le titre de « jeune maître ». Il conçoit alors une collection de meubles pour enfants et des meubles de cuisine qui seront même produits en série. En 1935, fuyant la montée au pouvoir du régime nazi en Allemagne, Marcel Breuer s’installe à Londres, où il est embauché par Jack Pritchard, patron de l’entreprise Isokon, qui fabrique du mobilier « moderne » en contreplaqué et en bois stratifié. Le plus connu des meubles qu’il dessinera pour cette société est, à n’en point douter, la fameuse chaise longue en contreplaqué moulé, dont la mince feuille de bois se déroule à dessein pour épouser les courbes du corps. Les formes de ses assises en tubes métalliques devront beaucoup à ses chaises en bois.

Gray et le « Fauteuil aux dragons »
Fatalement, vu sa date de naissance, Eileen Gray a traversé la période Art déco, pendant laquelle elle a néanmoins conçu quelques spécimens notoires, comme l’extravagant Fauteuil aux dragons ou l’étonnant canapé Pirogue à douze pieds, inspiré des canoës polynésiens ou égyptiens. Le Fauteuil aux dragons, dit aussi Fauteuil aux serpents, est un siège en laque brun orangé à inclusions de feuilles d’argent patinées. Avant d’être habillé de cuir, il était à l’origine recouvert d’une étoffe de couleur saumon pâle à fines rayures. Les accoudoirs, en forme de serpents, se terminent par des têtes de dragons, d’où ces deux noms. Le 24 février 2009, à Paris, le Fauteuil aux dragons est présenté à la vente de la collection Yves Saint Laurent et Pierre Bergé. Estimé entre 2 et 3 millions d’euros, il atteindra la somme astronomique de… 21,9 millions d’euros, acheté par la galerie Vallois. C’est un record pour Eileen Gray en vente publique et, en outre, un prix, pour l’heure, jamais atteint pour un meuble du XXe siècle.

Breuer et la « Chaise africaine »
Si l’homme sera, plus tard, connu pour son esthétique rigoureuse, une quasi-absence de couleur et une foi inébranlable en l’industrialisation, c’est une assise étrange et bariolée, réalisée de manière on ne peut plus artisanale, qui fera sa réputation : la Chaise africaine. Lorsqu’il conçoit ce siège, en 1921, Marcel Breuer n’a pas 20 ans et est encore étudiant à l’école du Bauhaus, à Weimar, dans l’atelier de menuiserie dirigé alors par le peintre suisse Johannes Itten. Point de formes géométriques – cercle, triangle, carré, rectangle – qui feront la notoriété du Bauhaus, mais, au contraire, une volonté de retour aux arts primitif et populaire. Une assise ronde, deux accoudoirs courts, cinq pieds et un dossier très haut, la Chaise est une sorte de trône sculpté et peint à la main. Assise et dossier sont recouverts d’un tissu inspiré des motifs folkloriques hongrois et réalisé par l’atelier de tissage du Bauhaus. En outre, Breuer mettra au point, avec l’aide de la tisserande et designeuse Gunta Stölzl, une technique baptisée « des sangles fortement tendues ». On peut voir aujourd’hui une Chaise africaine dans la collection permanente du Musée des archives du Bauhaus, à Berlin.

Le tube, concept phare d’Eileen
Après sa période Art déco et quelques réussites notoires, Eileen Gray se radicalise progressivement et amorce, au début des années 1920, une simplification des lignes. Dès 1925, elle anticipe l’usage de matériaux qui ne se développeront réellement qu’après la Seconde Guerre mondiale, et en particulier des métaux : le fer extrudé ou l’aluminium, sans oublier… l’acier tubulaire. Gray veut dorénavant créer des objets avec l’industrie et produire des meubles en série. En 1926, pour sa maison de vacances E1027, Eileen Gray dessine toute une collection de mobilier de style camping, autrement dit : en tubes métalliques.
Il faudra néanmoins attendre la fin des années 1970, à Londres, pour voir la firme anglaise Aram Designs Limited éditer une myriade de ses pièces : les petites tables « occasionnelles » et « ajustables », les tables Rivoli, Jean et Menton, la Petite Coiffeuse, le sofa Monte Carlo, les fauteuils Bonaparte et Bibendum, sans oublier la Chaise non conformiste, tous montés sur une structure en acier tubulaire.

Le tube selon Marcel
Marcel Breuer n’a que 23 ans lorsqu’il révolutionne le mobilier avec son fauteuil club B3, fait de tubes métalliques, aujourd’hui connu sous le nom de Wassily. La légende veut qu’il ait eu l’inspiration en examinant de près le guidon de son vélo. Mais il semble plus probable que ce soit le voisinage des ateliers du constructeur aéronautique Junkers et leur recours fréquent à l’acier tubulaire qui en furent le déclencheur. À ceux qui critiquent son « affreux nudisme », Breuer rétorque que « le mobilier en métal fait partie d’une pièce moderne. Il est sans style parce que l’on n’attend pas de lui qu’il exprime un style particulier en dehors de sa fonction et de la structure nécessaire à celle-ci ».
En 1927 et en marge du Bauhaus, il fondera même la société Standard Möbel, dédiée exclusivement à la production de meubles tubulaires. Baptisé Wassily, en hommage au peintre Kandinsky, à qui il était destiné – lequel le surnomma « le siège abstrait » –, le B3 en tubes d’acier nickelé pré-usinés était ouvertement inspiré de la chaise en bois rouge et bleu de Gerrit Rietveld, manifeste du mouvement néerlandais De Stijl. Icône de l’esprit fonctionnaliste du Bauhaus, son ossature légère et épurée exprime les valeurs de transparence, d’hygiène, d’économie et de facilité de mise en œuvre industrielle. Bref, elle incarne l’antithèse du confort bourgeois. Ce siège, qui vante une esthétique de la rationalité, est devenu un paradigme de la modernité.

La villa « E1027 », la modernité architecturale d’Eileen Gray
Sans doute est-ce parce qu’elle n’y croyait pas complètement elle-même qu’Eileen Gray ne vint que sur le tard à l’architecture, en 1924, à l’âge de 46 ans. Encouragée par son ami l’architecte roumain Jean Badovici, et avec son aide, elle dessine une maison de vacances. La villa, édifiée entre 1926 et 1929, à Roquebrune-Cap-Martin, dans les Alpes-Maritimes, est baptisée E1027, nom de code se composant des initiales des deux architectes : « E » pour Eileen, 10 pour le « J » de Jean, dixième lettre de l’alphabet, 2 pour la lettre « B » de Badovici et 7 pour la lettre « G » de Gray. E1027 répond en tout point aux cinq grands préceptes du Mouvement moderne tels qu’édictés par Le Corbusier – plan libre, pilotis, fenêtres en longueur, façade libre et toit-terrasse –, avec toutefois certaines libertés notables. Eileen Gray conçoit non seulement le bâtiment, mais aussi tout l’aménagement intérieur, imaginant des meubles très spécifiques, comme une armoire de toilette en aluminium et liège qui fait office de cloison ou des niches de rangement. Son premier projet d’architecture deviendra illico un exemple phare de l’architecture du XXe siècle.

L’attitude moderniste de Breuer
Tout comme Eileen Gray, Marcel Breuer n’a jamais suivi de formation d’architecte en tant que telle – le Bauhaus n’en dispensait pas –, mais il acquit son expérience en travaillant dans la propre agence d’architecture de Walter Gropius, fondateur du Bauhaus. Né pour ainsi dire trop tard – cadet de Walter Gropius de 19 ans, de Mies van der Rohe de 16 ans et de Le Corbusier de 15 ans –, Breuer n’a pas pu, évidemment, prendre activement part à l’avènement du Mouvement moderne. Néanmoins, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il en deviendra l’une des figures essentielles. Architecte productif, il sera également l’un des plus novateurs, usant notamment avec virtuosité, à partir des années 1950, d’un matériau qui fera sa réputation : le béton brut. Ce dernier sera à la fois sa griffe et son credo, qu’il s’agisse de maisons particulières – la villa Staehelin, à Zurich, la maison Geller II, à Long Island… – ou d’édifices publics – l’église Saint-François-de-Sales, dans le Michigan (États-Unis), le siège de l’Unesco, à Paris, avec Pier Luigi Nervi et Bernard Zehrfuss… Pour Marcel Breuer : « L’architecture moderne n’est pas un style, mais une attitude. » Dont acte !

Le Withney Museum, chef-d’œuvre de Breuer
Spectaculaire, l’édifice ressemble à une pierre taillée, mais coulée en béton brut, sinon brutaliste. Planté à l’angle de Madison Avenue et de la 75e rue Est, à New York, sur un terrain d’angle relativement petit – 30 x 38 m, le Whitney Museum of American Art a été construit entre 1963 et 1966. Il est incontestablement le bâtiment le plus connu de Breuer, avec notamment cette façade caractéristique qui s’élève sur Madison Avenue, telle une pyramide inversée à trois gradins, et cet habillage uniforme en granit gris.
Le maître d’ouvrage voulait des salles d’exposition à l’agencement aussi flexible que possible. Soit ! L’architecte conçoit trois niveaux d’exposition, de 4 à 5,30 m de hauteur, en grande partie aveugles et sans piliers. Composés de grilles suspendues en béton préfabriqué, les plafonds, eux, permettent une disposition variable des éclairages et des cloisons. Le bâtiment ne s’ouvre sur le monde extérieur qu’à travers sept fenêtres : six sur la 75e rue Est, réparties au hasard sur la paroi latérale, une seule sur Madison Avenue, tel un œil de cyclope. « Tous ces éléments ont pour objectif de transformer le bâtiment en une sculpture », dixit Breuer.

« Le Destin », chef-d’œuvre d’Eileen Gray
Ses premiers panneaux et paravents datent de 1912. Un an plus tard, en 1913 – elle n’a alors que 35 ans et ne s’adonne au laque que depuis quelques années –, Eileen Gray expose, entre autres, au VIIIe Salon des artistes décorateurs, un panneau en laque : La Forêt enchantée, dit aussi Le Magicien de la nuit. Ébahi par ce travail, le célèbre couturier et collectionneur Jacques Doucet cherche aussitôt à rencontrer son auteur. Il débarque chez Eileen Gray au moment même où celle-ci est en train d’achever un paravent intitulé Le Destin : quatre panneaux de bois laqués d’un rouge profond décorés de trois personnages, avec, au dos, quelques incisions abstraites d’étain et d’argent. Jacques Doucet achète aussitôt la pièce, lui commandant en sus des meubles ainsi que des cadres pour ses Van Gogh. D’un coup d’un seul, l’acquisition projette la designeuse sous les feux de la rampe.
Près de soixante ans plus tard, en 1972, le trio Eileen Gray/Jacques Doucet/Le Destin sera à nouveau réuni. Le 8 novembre, à Drouot, lors de la vente de la collection du couturier, mort en 1929, le paravent atteint la somme, colossale à l’époque, de 187 600 francs. Eileen Gray a alors 94 ans et vit recluse dans son appartement du 21, rue Bonaparte à Paris.

Autour des expositions

Informations pratiques.

Eileen Gray. « Eileen Gray », jusqu’au 20 mai. Centre Pompidou. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 h à 21 h. Tarifs : 13 et 10 ou 11 et 9 e selon périodes. www.centrepompidou.fr

Marcel Breuer. « Marcel Breuer. Design et architecture », jusqu’au 17 juillet 2013. Cité de l’architecture et du patrimoine. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 h à 19 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 21 h. Tarifs : 5 et 3 e. www.citechaillot.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°655 du 1 mars 2013, avec le titre suivant : Marcel Breuer - Eilen Gray : le match de la modernité

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque