Mercredi 14 novembre 2018

Les artistes classent leurs écoles d’art

Exclusif : le premier palmarès des écoles d’art

Par David Robert (Correspondant à Rio de Janeiro) · Le Journal des Arts

Le 29 septembre 2015 - 2015 mots

Cette enquête inédite du « Journal des Arts » sur la formation des 2 500 premiers artistes vivants de la scène française confirme la hiérarchie communément admise des 45 écoles supérieures d’art.

La logique est respectée. La présence sur le podium  des Beaux-Arts de Paris (Ensba) et des Arts déco (Ensad) n’est pas vraiment une surprise, comme le reste du classement d’ailleurs. Mais pour la première fois, une étude objective étaye une hiérarchie implicite. Et que l’on prenne en compte (tableaux en bas de page) uniquement le nombre d’artistes diplômés dans chaque école ou l’importance de ces artistes selon le classement Artindex du Journal des Arts, les résultats sont à peu près les mêmes.

Bien sûr, ces classements des écoles  (cf. tableaux ci-dessous) sont le produit d’un certain nombre d’effets mécaniques, à commencer par le budget des écoles, leur ancienneté, le nombre d’étudiants et le taux de sélection à l’entrée. Avant d’entrer dans le détail, il convient de rappeler que les deux tableaux (lire méthodologie ci-contre) ne constituent pas un jugement pédagogique global. Il s’agit simplement d’observer la capacité des écoles à attirer, puis former des artistes en nombre (premier tableau) et jouissant à terme d’une reconnaissance (deuxième tableau). De fait, on analyse ici le parcours d’à peine 5  % des étudiants passés par ces 45 écoles…

La logique du succès

Toute autre place que la première aurait été invraisemblable pour les Beaux-Arts de Paris. Si l’on met de côté le cas particulier des Arts déco (autour de 14 millions d’euros de budget et 600 étudiants répartis sur toutes les années), l’Ensba possède le plus gros budget (10,80 millions d’euros en 2014), le plus grand nombre d’étudiants (autour de 550) et de diplômés par an (plus de 100 pour le seul diplôme national supérieur d’arts plastiques), et le taux de sélection le plus drastique (inférieur ou égal à 5  % selon les années). L’ancienneté de l’école, son prestige et sa situation au cœur de la scène artistique parisienne lui garantissent cette place durablement, et auraient même dû, eu égard à ses moyens,  se traduire par une domination plus marquée.

Les suivants dans le classement reflètent à leur tour une réalité mécanique, qui prouve que les marges de manœuvres pédagogiques sont minces, et ne portent leur fruit qu’à très long terme. Ainsi, la villa Arson (7 millions d’euros de budget, pour 25 diplômés par an) Nantes (5,2 millions d’euros de budget pour 40 diplômés « art » par an), Grenoble-Valence (4,70 millions d’euros pour 26 diplômés) ou encore Lyon (9 millions d’euros pour 27 diplômés) entrent logiquement dans le top 10 dans les deux classements.

La surprise vient du très bon score de l’école de Bretagne, qui s’explique par deux facteurs : en additionnant les artistes reconnus  des campus de Rennes, Quimper, Brest et Lorient, l’école bénéficie d’un coup de pouce arithmétique avantageux. Par ailleurs, la région Bretagne offre depuis de longues années un tissu dense de centres d’art et les étudiants des différents campus profitent d’une scène locale, que peu de régions éloignées de Paris ont su créer.

Pour David Cascaro directeur de la Haute école d’art du Rhin (Strasbourg), le rang d’une école tient à plusieurs facteurs : « En dehors des données mécaniques (effectif, budget), la santé d’une école tient à trois facteurs : la capacité à attirer des artistes de qualité pour enseigner, le nombre d’artistes-enseignant par élève et la force de la scène locale, pour intégrer durablement les diplômés dans un réseau de professionnels. » À cet égard, certains regroupements semblent compenser des disparités territoriales : ainsi les écoles de villes moyennes – comme Le Havre, Rouen ; Tours, Angers, Le Mans ; ou même Angoulême, Poitiers – affichent des positions plutôt flatteuses, par rapport à la densité de leur réseau artistique.

Cergy, Bourges, Limoges, Nancy
Les classements permettent également, derrière la villa Arson, de constater les bonnes performances des écoles nationales. Certains directeurs attendaient un meilleur rang pour Cergy eu égard à son positionnement d’avant-garde. Mais la date de création de l’école (1977) fait qu’elle n’est peu ou pas représentée parmi les artistes de plus de 60 ans, qui sont encore légion dans l’Artindex. Par ailleurs, en regard de son budget (1,50 million d’euros, hors enseignants salariés du ministère de la Culture, autour de 3 millions d’euros une fois consolidé) et de son nombre d’élèves (40 diplômés par an), Cergy figure parmi les meilleures « productrices » d’artistes. Mais en pondérant strictement avec les effectifs et les budgets (supposés constants), ce sont les écoles nationales de Bourges (1,50 million d’euros pour 35 diplômés par an) et Dijon (1,8 million d’euros pour 25 diplômés) qui seraient en haut du classement, aux côtés de la villa Arson. Pour Antoine Réguillon, directeur de l’École nationale supérieur d’art (Ensa) de Bourges, « les écoles du haut de classement sont souvent celles qui cumulent lieu de formation et lieu de ressources (résidence, exposition, etc.) ».

Il convient d’expliquer les positions a priori décevantes des Ensa de Limoges et de Nancy : l’école de Limoges est historiquement associée à la céramique, avec un degré d’expertise reconnu par tous. Mais cette spécialisation limite le nombre d’artistes. La céramique ayant le vent en poupe, il est néanmoins probable que l’école remonte dans les prochaines années. La même remarque vaut pour Nancy, où l’étude générationnelle incite à l’optimisme : alors que l’académie lorraine est une des plus anciennes de France, aucun ancien diplômé présent dans l’Artindex n’est né avant 1970, fait unique parmi les écoles anciennes ! Signe que le virage contemporain n’a été pris que récemment et mettra du temps à porter ses fruits.

À l’opposé de la céramique de Limoges, la forte dynamique qui soutient la photographie depuis plusieurs années, auprès des professionnels comme du grand public, place l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles dans le premier tiers, alors que l’école est jeune (1982) et forme peu de diplômés chaque année (26). Le cas du Studio national des arts contemporains du Fresnoy (fondé en 1997) doit être considéré à part : ce long post-diplôme (deux ans) très sélectif ne décerne que vingt-quatre diplômes annuels, mais une part importante des étudiants est déjà titulaire d’un diplôme national supérieur d’expression plastique de bon niveau. École supérieure d’art, le Fresnoy devait intégrer le classement. Mais il n’en a pas moins un statut à part, qui explique que ses effectifs en moins de vingt ans aient déjà rattrapé au sein de l’Artindex ceux d’une école comme Montpellier, une des plus vieilles académies françaises. À critères constants, le Fresnoy devrait intégrer le top 10 très rapidement, dans les deux tableaux.

Strasbourg, Saint-Étienne
Le cas des écoles historiquement pluridisciplinaires est aussi intéressant. Outre la richesse supposée d’une pluridisciplinarité, les bonnes performances de Strasbourg et Saint-Étienne, derrière les Arts déco, s’expliqueraient selon Christian Debize (directeur de l’Ensa à Nancy) par un autre facteur : pour permettre aux étudiants designers de s’insérer chez les éditeurs ou les industriels, une école se doit d’avoir un fort ancrage dans la vie économique locale. « Ce lien particulier avec les industries créatives crée sans doute, chez les artistes qui côtoient les designers, un sens de l’entrepreneuriat plus développé » et une meilleure capacité à trouver des lieux d’exposition après le diplôme, pourrait-on ajouter.

Il faut enfin isoler le cas d’écoles récentes ou aux projets entièrement repensés, comme Clermont, Annecy, Chalon-sur-Saône (1) ou même Besançon. Ces écoles ont formé des artistes encore jeunes, surtout actifs dans des circuits moins visibles comme « les festivals de performances, les hackerspaces [NDLR, sorte de laboratoires communautaires] », suggère Stéphane Sauzedde. Pour le directeur de l’ESAA-Annecy, « ce type d’indicateur statistique montre que de bonnes formations ont eu lieu il y a quelques années, mais n’intègre pas toute une activité de jeunes artistes, curateurs, lieux récents, où pourtant s’inventent des choses passionnantes. Beaucoup d’écoles, souvent de taille plus modeste, soutiennent cette activité moléculaire et ont toute leur place dans la carte de France des écoles d’art ». C’est aussi ce que le directeur de l’école de Chalon-sur-Saône, Dominique Pasqualini, traduit dans ses termes : « J’ai toujours défendu la notion de “petite école”. Tout le monde n’a pas la même vocation ni les mêmes moyens. L’important pour chacun est de trouver son domaine d’excellence, même restreint, pour avoir une valeur ajoutée sociale et économique à l’échelle locale, et une valeur ajoutée disciplinaire à l’échelle nationale. » Un raisonnement qui vaudrait à moindre échelle pour l’école de Tours-Angers-Le Mans, dont le regroupement atténue l’impact de la spécificité donnée au design sonore, discipline encore peu reconnue.

La logique prévaut enfin aussi en bas du classement. Il n’est guère étonnant d’y retrouver l’école de Perpignan, dont l’avenir s’écrit déjà en pointillé, ou encore les deux écoles du Nord-Pas-de-Calais, dont la fusion a été plusieurs fois évoquée. Ces résultats, quoique attendus, devraient alimenter les réflexions à l’occasion des assises de l’Association nationale des écoles supérieures d’art (ANdEA), qui se tiendront à Lyon fin octobre.

Note

(1) Avec un statut encore municipal, l’école Media Art Fructidor de Chalons-sur-Saône est la dernière école référencée par le ministère ne donnant pas encore le grade de master.

Méthodologie

Ce classement repose sur le recensement de la formation initiale des 2 500 premiers artistes vivants de la scène française, selon le palmarès annuel Artindex du Journal des Arts. Le classement Artindex est établi à partir du nombre d’expositions et de l’importance des lieux d’exposition des artistes. Ce corpus de 2 500 artistes est suffisant pour le sujet de l’enquête, ainsi le 2500e artiste n’a exposé que quatre fois depuis le début de sa « carrière ». Rappelons que l’Artindex du JdA ne repose pas sur les adjudications dans les ventes aux enchères, mais uniquement sur les expositions. Au terme d’un long travail d’enquête (contact auprès des artistes, des galeries, site web des artistes), le JdA a identifié la formation initiale de 2 000 artistes. Il n’a pas été possible de retrouver la formation de 500 artistes dont on peut supposer qu’ils sont autodidactes. Dans le cas des collectifs d’artistes, ce sont les artistes qui sont pris en compte. Les notes Artindex du collectif sont réparties entre les artistes du collectif. Lorsqu’un artiste a été formé dans deux écoles, chaque école reçoit la moitié des points. Lorsqu’un artiste étranger a bénéficié d’une première formation dans son école d’origine, celle-ci est créditée de la moitié ou du tiers des points. Exemple Anri Sala : Écoles de Tirana en Albanie (0,33), École nationale supérieure des arts décoratifs (0,33 point), Le Fresnoy (0,33 point). Ne sont prises en compte que les 45 écoles nationales supérieures relevant du ministère de la Culture. L’école de Rueil Malmaison fermée en 2011, n’a pas été prise en compte, ainsi que l’Institut des hautes études en arts plastiques. C’est l’intitulé actuel de l’école qui est indiqué. Lorsque des écoles ont été regroupées (exemple l’École de Bretagne) la nouvelle école prend les points des anciennes écoles. Les formations « post-diplôme » ne sont pas comptabilisées.

J.-C.C.

Classement des ecoles selon le nombre d'artistes

Classement des ecoles selon les points d'Artindex des artistes

Que l’on classe les 45 écoles supérieures d’art sous tutelle pédagogique du ministère de la Culture, selon le principe « un artiste reconnu diplômé de l’école donne un point à l’école » (tableau de gauche) ou (tableau de droite) selon l’importance des artistes mesurée par l’Artindex du Journal des Arts (Lire le JdA 432 du 27 mars 2015), le classement est sensiblement le même. Dans le second classement, l’Ensad remonte à la seconde place en raison d’Anri Sala (13099 points en 2015, soit un tiers pour l’Ensad). Les décimales pour le nombre d’artistes diplômés pour chaque école (tableau de gauche) s’expliquent par le fractionnement des points lorsqu’un artiste reconnu est diplômé de plusieurs écoles. Bien qu’elle soit largement première, l’Ensba qui a formé trois fois plus d’artistes reconnus que la villa Arson, mais simplement deux fois plus que l’Ensad si l’on prend en compte le poids Artindex des artistes, n’écrase pas pour autant ses rivales (19,7 %). Bien que la mission de l’École nationale supérieure de création industrielle soit de former des designers industriels, les artistes issus de ses bancs tels Matali Crasset ou Theo Mercier lui confèrent une place honorable. Six écoles supérieures d’art n’ont formé aucun artiste vivant reconnu.

Titre original de l'article du Journal des Arts n°442 : « Les artistes classent leurs écoles d’art »

Légende Photo :
La Villa Arson, vue de la terrasse sud avec l'oeuvre de Felice Varini, Points de vue, 1984. © Villa Arson, Nice.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°442 du 2 octobre 2015, avec le titre suivant : Exclusif : le premier palmarès des écoles d’art

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