Lundi 16 décembre 2019

Venise en mode contraint

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 26 mai 2009 - 493 mots

Claude Lévêque intervient dans le pavillon français avec une proposition radicale et troublante portée par l’idée du « Grand Soir ».

Très souvent chez Claude Lévêque sont mises en équilibre des sensations diffuses, à forte charge émotionnelle, où des éléments de séduction basculent soudain vers l’embarras, le malaise, voire la répulsion lorsque l’irruption de la réalité se fait tout à coup plus prégnante, trahissant la déception des illusions perdues.
Pour représenter la France lors de la 53e Biennale de Venise, l’artiste, avec la complicité de Christian Bernard, directeur du Mamco [Musée d’art moderne et contemporain] à Genève – qu’il a désigné comme commissaire –, ne déroge pas à cette approche et s’empare du pavillon national avec un dispositif contraignant pour le spectateur, et ce à plus d’un titre. Dès l’entrée, le péristyle de l’édifice se voit comme transformé en un catafalque qui d’emblée impose une mise en condition et amorce une forme de pression psychologique sur le visiteur. Ce dernier se trouve pris au piège d’un espace aux parois recouvertes d’une séduisante peinture scintillante qui ne parvient pas à faire oublier longtemps l’enfermement auquel il est soumis. Car enfermé le visiteur l’est bel et bien, entre des grilles de zoo qui forment des tunnels permettant l’acheminement des fauves au cirque. Leur tracé, second degré de contrainte, oblige à la traversée de l’ensemble des lieux : l’espace central – soudainement devenu une sorte de piste aux étoiles à la gloire rentrée – et ses trois espaces latéraux, obscurs, dans lesquels on ne peut pénétrer et où flotte le drapeau noir de l’anarchisme.

Distillateur d’inquiétudes
C’est toute l’intelligence du projet de Lévêque que d’avoir été pensé en termes de découverte et d’occupation et des lieux, sans en négliger aucun recoin. La promenade est autoritaire, la vision entravée, d’autant qu’elle s’accompagne d’une de ces « pressions » sonores dont l’artiste a le secret, avec d’intenses bruits de bateaux et, sous un mode assourdi, d’éléments en déplacement qui installent une présence indéfinissable et une géographie perturbée.
L’artiste répond à une architecture officielle ostentatoire et un brin ampoulée avec un « Grand Soir » aux sensations contradictoires. Expression typiquement française et intraduisible, le dispositif de l’exposition renvoie à une période de transition, d’ambivalence, entre les idéaux du changement et la destruction qui pointe ; entre la nécessaire table rase du passé et la persistance des illusions qui font resurgir l’espérance.
Par sa mise en abyme radicale des lieux en fonction de leur qualité et réalité mêmes, Claude Lévêque distille, avec une science consommée des atmosphères, des inquiétudes existentielles qui sourdent de préoccupations banales et quotidiennes jamais explicitement désignées. Un climat qui, in fine, procède plus du bouleversement émotionnel que de la pression physique.
« Le Grand Soir » est de retour à Venise. Pas dans un mauvais remake mais avec une installation intense aux multiples degrés de lecture et de perception.

CLAUDE LÉVÊQUE, LE GRAND SOIR
7 juin-22 novembre, 53e Biennale de Venise, pavillon français, Giardini della Biennale, Venise, www.claudeleveque.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°304 du 29 mai 2009, avec le titre suivant : Venise en mode contraint

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