Une profession dans l’embarras

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 19 novembre 2007

Les nouvelles attentes qui pèsent sur les musées n’épargnent pas les conservateurs. Désormais formé par l’Institut national du patrimoine, ce corps va se trouver profondément renouvelé d’ici à 2015.

Remise en cause de leur capacité à diriger un musée, pressions des élus, prime à la logique événementielle, remise en question de l’inaliénabilité des œuvres qu’ils conservent... Depuis quelques mois, le climat se fait de plus en plus pesant au sein d’une corporation assaillie par les doutes. Qui continue pourtant à se recroqueviller derrière un devoir de réserve parfois bien commode. « Les conservateurs sont des fonctionnaires et doivent servir l’État », rappelait encore récemment un membre du cabinet de la ministre de la Culture pour remettre dans le droit chemin les derniers réfractaires au Louvre-Abou Dhabi. En réponse à une affaire qui a fait du bruit dans le Landerneau de la conservation, la direction des Musées de France (DMF) a dégainé en mars une charte de déontologie qui, curieusement, n’avait jamais régi la profession. Préconisée par le rapport Collinet (1), celle-ci n’a toutefois qu’une simple valeur indicative. Ce même rapport recommandait par ailleurs l’introduction d’une prestation de serment afin de responsabiliser les professionnels. « Si l’on veut marquer que le métier de la conservation n’est pas “comme les autres”, on souhaitera évidemment que l’engagement de la personne soit manifesté de façon symboliquement plus forte. […] L’idée d’une prestation de serment, sous l’invocation des valeurs suprêmes qui fondent le patrimoine et légitiment la mission de ceux qui se consacrent à sa conservation, mérite d’être étudiée. » Celle-ci n’a pas été retenue. L’arme pourrait être à double tranchant, à l’heure où ces « valeurs suprêmes » – notamment l’inaliénabilité – sont remises en cause par la puissance publique.

Inflation des missions
Au cours des trente dernières années, le métier de conservateur a sensiblement évolué. Le grand mouvement de rénovation des musées a en effet modifié leur rôle en accentuant l’ouverture aux publics et le rôle éducatif des établissements. En 2002, la loi musée entérinait ainsi l’élargissement des compétences des conservateurs à la médiation et à l’accueil des publics. « Cette tendance est accentuée par la logique économique dans laquelle doivent s’inscrire les musées, souligne Philippe Richert dans un rapport sénatorial (2). En effet, s’ils ont bénéficié de coûteux programmes de rénovation mis en œuvre par les collectivités publiques – État et collectivités territoriales –, ces dernières leur demandent de plus en plus de “rapporter”, tout du moins de contribuer par leurs ressources propres au financement de leurs coûts de fonctionnement, qui se sont trouvés alourdis par les opérations mêmes qui ont favorisé leur succès. » Néanmoins, l’inflation des missions incombant aux professionnels des musées aurait dû s’accompagner d’une intensification des recrutements. Or c’est à un phénomène inverse que l’on assiste tandis que, à l’horizon 2012, dans une profession à la moyenne d’âge élevée, les départs à la retraite se seront multipliés (la quasi-totalité du corps des conservateurs généraux du patrimoine devra être renouvelée d’ici à 2015).
En outre, une fâcheuse tendance s’est insinuée dans les collectivités locales : faire appel à un personnel non titulaire pour assumer les missions des conservateurs. Les statistiques illustrent cette tendance : près de 22 % des conservateurs des collectivités sont des contractuels, leur taux d’accroissement annuel s’élevant à 16,8 %, contre seulement 0,2 % pour les titulaires. Par ailleurs, les attachés de conservation – grade inférieur – sont de plus en plus nombreux à remplir les missions d’un conservateur dans les musées territoriaux, ce à moindre coût. Les élus rétorquent vouloir ainsi recruter de meilleurs gestionnaires. « Il y a aussi beaucoup de pleureuses dans la profession, regrette un jeune conservateur. Trop de conservateurs se contentent de demander de l’argent avant même de convaincre de leur projet. » Est-ce à dire que les conservateurs sont insuffisamment formés à leurs missions de gestionnaires ? « Il s’agit d’un métier mixte qui doit tenir les deux bouts de la chaîne. Cette double compétence, de scientifique et de gestionnaire, est indispensable », plaide Geneviève Gallot, directrice de l’Institut national du patrimoine (INP), l’école d’application créée en 1990 afin de professionnaliser le métier. Calquée sur le modèle de polyvalence proposé par l’École nationale d’administration (ENA) – alors que le métier de conservateur implique une spécialisation –, cette formation est souvent la cible de critiques, parfois contradictoires : « formatage » des élèves, faiblesse du niveau scientifique, lacunes des enseignements en management, élitisme. Plusieurs réformes ont permis d’en améliorer le contenu, comme l’a souligné une étude récente menée sous la direction de Françoise Benhamou (3). Mais pour certains conservateurs, c’est le concours même, auquel répondent pourtant des candidats surqualifiés, qui pose problème. « Je suis atterré d’avoir à faire à des conservateurs stagiaires si éloignés des objets, déplore un chef d’établissement. Le concours favorise le bachotage et pas l’étude des œuvres. ». Par manque d’adaptation, il n’a par ailleurs jamais permis le recrutement d’étrangers. La mobilité est en effet l’autre talon d’Achille de la profession. Prônée par la loi musée, elle est encore loin d’être la règle. « Si, dans un musée, il est nécessaire de travailler sur la durée, passer quarante ans dans un même établissement n’est certainement pas une bonne chose », admet l’un d’eux. Sauf à favoriser un endormissement parfois plus économique pour les deniers publics.

(1) Jean-François Collinet, Éthique de la conservation et de l’enrichissement du patrimoine culturel, rapport au ministre de la Culture et de la Communication, juillet 2005.
(2) Philippe Richert, La Gestion des collections de musées, rapport d’information de la commission des Affaires culturelles du Sénat, juillet 2003.
(3) Françoise Benhamou, Nathalie Moureau, Françoise Liot, Les « nouveaux conservateurs ». Enquête auprès des conservateurs formés par l’Institut national du patrimoine (promotions 1991-2003), éd. Les Notes de l’Observatoire de l’emploi culturel/ministère de la Culture et de la Communication, août 2006.

La profession en chiffres :

Fonction publique territoriale - Nombre de conservateurs du patrimoine : 1 045 20,9 % sont employés par les départements ; 0,6 % par les Régions ; 40,6 % par les communes (autres : organismes publics et associations) - Conservateurs titulaires : 816 - Conservateurs non titulaires : 229 - Proportion de femmes : 62 % 52 % des titulaires auront atteint 60 ans en 2012 Source : Livret statistique Centre national de la fonction publique territoriale juin 2006/Insee (chiffres au 1er décembre 2003) Fonction publique d’État - Nombre de conservateurs du patrimoine : 725 (dont 314 pour les musées) Source : direction des Musées de France, 1er juillet 2006 - Nombre de postes ouverts au concours 2007 (externe et interne) : 52 (contre 35 en 2006) - Nombre de conservateurs formés par l’Institut national du patrimoine depuis 1990 : 470

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°269 du 16 novembre 2007, avec le titre suivant : Une profession dans l’embarras

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque