Mercredi 28 octobre 2020

Un automne à Venise

Par Suzanne Lemardelé · Le Journal des Arts

Le 16 octobre 2012 - 1020 mots

Les deux expositions consacrées à Canaletto et organisées simultanément aux musées Maillol et Jacquemart-André se révèlent très complémentaires.

Hasard de calendrier selon les organisateurs, deux musées de la capitale consacrent leur exposition d’automne au plus célèbre des védutistes. Au Musée Maillol est annoncée « la première exposition exclusivement consacrée à l’œuvre vénitienne de Canaletto ». Le Musée Jacquemart-André affirme quant à lui être « le premier musée français à consacrer une exposition à la veduta [peinture de vues] ». La surenchère amuse, et alimente la rivalité. Les deux présentations se révèlent en fait très complémentaires. Difficile en tout cas de bouder cet engouement soudain pour les grands védutistes quand on connaît la relative pauvreté des collections publiques françaises en la matière.

À vocation publicitaire, les deux déclarations des musées n’en sont pas moins exactes. Centrée exclusivement sur Antonio Canal dit Canaletto (1697-1768), la présentation du Musée Maillol relate la carrière du peintre et analyse le regard qu’il portait sur sa ville. Selon les propres mots de la commissaire, l’objectif n’est pas d’y réaliser une exposition sur les vedute mais de « reconstruire la ville de Venise à travers le pinceau de Canaletto, tout en essayant de comprendre comment il travaillait ». Pour ce faire, le musée bénéficie d’un intéressant partenariat avec la cité des Doges qui lui permet, entre autres, d’exposer le carnet de croquis de Canaletto (vers 1731). L’objet, présenté sous verre, ne quitte que très rarement la Galerie de l’Académie où il est conservé et n’avait pas été exposé hors de Venise depuis 1990. Le visiteur peut désormais feuilleter virtuellement les pages noircies à la mine de plomb grâce à un écran tactile.

Tableaux-souvenirs

Suivant cette orientation ultra pédagogique, un fac-similé de la chambre optique utilisée par l’artiste permet de mieux comprendre comment il réalisait ses célèbres vues topographiques. Car si les paysages de Canaletto donnent une « sensation de réalité », ils sont avant tout de savants montages. En assemblant les différentes images qu’il tire de sa camera obscura, le peintre recompose des vues impossibles. L’important est qu’elles soient au goût de ses commanditaires, des aristocrates, diplomates ou érudits anglais que le Grand Tour mène jusqu’à Venise. Canaletto leur fait payer très cher ses tableaux-souvenirs, s’attirant par-là la réputation d’un homme dur en affaires. Cette clientèle spécifique le pousse à reproduire souvent les mêmes motifs, parfois à plusieurs années d’intervalle. Le parcours du Musée Maillol insiste sur cette spécificité en regroupant les œuvres du maître selon les lieux qu’elles représentent. Le visiteur longe ainsi le Grand Canal, avant de traverser la piazza San Marco, croisant sur son chemin les multiples petits personnages très affairés qui peuplent les toiles. La balade est agréable et permet à l’amoureux de Venise de visualiser les évolutions de la ville – ici l’ajout d’un pavement, là la destruction d’un bâtiment – et du style du maître. Tranchant avec les multiples paysages de jour, le musée présente également l’une des deux vues nocturnes jamais réalisées par Canaletto, La Fête de nuit à l’église San Pietro in Castello (1745). La scénographie, signée Hubert Le Gall, participe également à cette « reconstitution », en suggérant arches et pilotis, le tout servi par une belle lumière et des murs aux tons ocre qui mettent bien en valeur les bleus de la lagune.

Canaletto dans son siècle
Hubert Le Gall a aussi conçu l’exposition du Musée Jacquemart-André. Adieu couleurs terreuses, les cimaises varient ici du vert d’eau au gris bleuté dans de grands effets de lavis, plongeant le visiteur dans une atmosphère très aquatique. Lagunes, caprices, fêtes à Venise… Si certains thèmes recoupent ceux présentés au Musée Maillol, l’ambition du Musée Jacquemart-André est tout autre. Plus riche, le propos de l’exposition interroge la place de Canaletto au sein du mouvement des védutistes du XVIIIe siècle. Il est certes le plus connu d’entre eux, mais n’invente pas le genre, introduit à Venise par le Néerlandais Gaspar Van Wittel. Il ne règne pas non plus seul sur la discipline et doit partager ses thèmes et ses techniques avec d’autres. Parmi ces suiveurs se trouve Francesco Guardi (1712-1793). Trois salles exposent côte à côte les œuvres des deux artistes, rendant ainsi visible leur filiation mais également leur singularité. Canaletto a pour lui la minutie, un sens aigu de la mise en scène, une lumière franche. La touche de Guardi est plus vive, ses ciels plus chargés, sa lumière plus vibrante. L’accomplissement de cette peinture est visible dans un merveilleux petit tableau prêté par le Kunsthaus de Zurich : La Giudecca avec l’église et le couvent des Zitelle (vers 1789-1785).

Les bâtiments y sont à peine esquissés par un pinceau qui semble avoir glissé sur la toile aussi rapidement que les gondoles sur le canal. Mais l’exposition rappelle également combien ces critères stylistiques sont parfois flous, comme le démontre la Place Saint-Marc, vers l’est (1722), venue du Flagler Museum de Palm Beach (Floride). Jusqu’à une restauration récente, le tableau était attribué à Guardi. Il s’agirait finalement d’un Canaletto de jeunesse, réalisé avant que le maître n’adopte sa technique si minutieuse. Quelques toiles de Michele Marieschi (1710-1743) et de Bernardo Bellotto (1722-1780), neveu de Canaletto, proposent également d’autres interprétations de la Sérénissime. Ces peintres partagent les mêmes codes, travaillent pour le même marché. L’heureuse juxtaposition de leurs travaux laisse pourtant bien apparaître combien chaque regard porté sur cette ville singulière est unique.

Canaletto à Venise au Musée Maillol

Jusqu’au 10 février 2013, Musée Maillol, 59-61 rue de Grenelle, 75007 Paris, tél. 01 42 22 59 58, www.museemaillol.com, tlj 10h30-19h.

Catalogue, coéd. Musée Maillol-Fondation Dina Vierny/Gallimard, 224 p., 39 €.

- Commissariat général : Annalisa Scarpa
- Nombre d’œuvres : une cinquantaine

Voir la fiche de l'exposition : Canaletto à Venise



Canaletto-Guardi, Les deux maîtres de Venise

Jusqu’au 14 janvier 2013, Musée Jacquemart-André, 158, bd Haussmann, 75008 Paris, tél. 01 45 62 11 59, www.musee-jacquemart-andre.com, tlj 10h-18h.

Catalogue, coéd. Musée Jacquemart-André/Fonds Mercator, 240 p., 39 €.

- Commissariat général : Bozena Anna Kowalczyk
- Commissaire associé : Nicolas Sainte Fare Garnot, conservateur du musée
- Nombre d’œuvres : une cinquantaine

Voir la fiche de l'exposition : De Canaletto à Guardi - Les grands maîtres vénitiens

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°377 du 19 octobre 2012, avec le titre suivant : Un automne à Venise

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