Samedi 29 février 2020

De réels enjeux pour la culture

Régionales 2015, la culture sous tension

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 24 novembre 2015 - 2791 mots

La fusion des régions et la montée du Front national vont modifier en profondeur le paysage culturel des régions. Parmi celles-ci, quatre retiennent particulièrement l’attention.

La culture n’a jamais été vraiment un enjeu des campagnes électorales, encore moins pour les élections régionales. Mais cette année, deux facteurs majeurs modifient le paysage : la fusion des régions et la montée du Front national. En métropole, le regroupement des vingt-deux régions en treize conduit à redéfinir la carte des directions régionales des affaires culturelles (Drac). Les conseils régionaux ne sont administrativement pas concernés par la réorganisation de ces services déconcentrés de l’État, mais comme il y va de l’aménagement du territoire et de l’influence des élus locaux, les nouveaux exécutifs régionaux pèseront sur la nouvelle carte.

Le Gouvernement n’a pas voulu prendre de risques et au 1er janvier 2016, rien ne change ou très peu en apparence. Les Drac des anciennes régions restent en place avec les mêmes locaux, personnels et missions ; seule la Drac rattachée à la nouvelle capitale régionale a été distinguée avec la nomination d’un directeur en charge de toute la région. Un décret est paru le 31 juillet dans la torpeur de l’été conservant à tous les directeurs, sous-directeurs et secrétaires généraux des Drac leurs prérogatives pendant cinq ans. Le Gouvernement mise sur les départs en retraite et la mobilité naturelle pour réduire progressivement tous les doublons. Mais à terme, il y aura bien une spécialisation des Drac dans les régions fusionnées et c’est là que les élus locaux auront leur mot à dire.

Les Fonds régionaux d’art contemporain (Frac) sont, eux, concernés directement par la fusion des régions. Là non plus, rien ne devrait changer dans un premier temps, même s’ils ont échappé de peu à une fusion forcée. La première version de la loi création et patrimoine (LCAP), rédigée avant que le Gouvernement n’annonce ses intentions de fusion, prévoyait un seul Frac par région. La version votée en première lecture par le Parlement ne comportait plus cette disposition, introduisant en revanche plusieurs articles protégeant l’appellation Frac et encadrant les missions de ces structures financées, en théorie, à parité entre l’État et la Région. Mais comme pour l’État à l’égard des Drac, il est difficile d’imaginer que les Conseils régionaux financent indéfiniment deux voire trois Frac, surtout s’ils ont les mêmes types de collection. Dans un premier temps, les élus encourageront une coordination entre les Frac des régions fusionnées, s’agissant des expositions hors les murs et des acquisitions avant de modifier les contenants c’est-à-dire les structures juridiques.

La montée du Front national
La montée du Front national (FN) dans les sondages soulève des problèmes d’un tout autre niveau. Autant il existe un relatif consensus concernant la culture entre Les Républicains, le parti socialiste (PS) et leurs alliés, autant les déclarations à l’emporte-pièce de certains représentants FN et la mandature désastreuse de Jean-Marie Le Chevallier à Toulon de 1995 à 2001 suscitent des inquiétudes. Selon certains instituts, le FN est donné gagnant en Nord-Pas-de-Calais-Picardie et talonne la droite en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA). Dans tous les cas le nombre de ses élus va fortement augmenter, lui donnant autant de tribunes dans les assemblées régionales. Le monde de la culture se mobilise en ordre dispersé et surtout dans les grandes villes, pour pointer les risques que ferait peser la prise de contrôle d’un exécutif régional par le FN. Celui-ci s’efforce de présenter une image rassurante. Sébastien Chenu, tête de liste dans la Somme et « à qui Marine Le Pen a demandé de travailler sur la culture » ne cesse de rappeler dans l’entretien qu’il a donné au JdA « que chacun gardera sa liberté ». Il souligne habilement que dans sa région, « ce sont les sortants qui ont baissé le budget de la culture ». En revanche, il compte bien faire un grand nettoyage des subventions versées pour les réallouer aux grands équipements culturels. Les Fracs seront libres de leur politique d’acquisition « sous réserve qu’elle vise en priorité les artistes régionaux ». Marine Le Pen devrait annoncer prochainement pour la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie un programme de pépinières d’artistes afin de soutenir les artistes « français ». La droite républicaine et le PS hésitent à placer le débat sur le registre de la culture, peu mobilisateur auprès de l’électorat populaire pour contrer le FN. Après les attentats du 13 novembre à Paris qui ont plongé le pays dans des préoccupations sécuritaires légitimes et avant la COP21, la culture, si elle est un enjeu des élections a bien du mal à entrer dans le débat électoral.

Nord-Pas-de-Calais/Picardie : le Louvre crispe les débats
Il n’y a pas que les conservateurs du Louvre à Paris qui critiquent la création d’un nouveau site abritant les réserves du musée parisien à Liévin, limitrophe de Lens. « Nous n’avons pas à payer pour un équipement national », tonne Jacques Vernier le conseiller régional (Les Républicains) lors du vote en octobre dernier d’une délibération concernant son financement. La région s’est  engagée à payer 51 % du coût global estimé à 60 millions d’euros, moins des fonds européens qui ont du mal à arriver. Une critique reprise par la conseillère régionale FN, Françoise Coolzaet qui stigmatise par ailleurs « les faibles retombées du Louvre-Lens pour les habitants ». « Nous visons l’autonomie à terme du musée », a-t-elle aussi déclaré au Journal des Arts. L’autonomie ? Au vu des ressources propres actuelles du Louvre-Lens, environ 3 millions d’euros soit 19 % du budget de fonctionnement, la région (80 % du solde), la communauté d’agglomération de Lens-Liévin (10 %) et le département (10 %) ne sont pas près de fermer le robinet. Un rapport récent de la chambre régionale des comptes pointe d’ailleurs que : « Les participations ne sont (donc) pas plafonnées et ne prévoient pas de mécanismes d’incitation à une bonne gestion. » Quelle que soit la couleur du nouvel exécutif (lire le portrait de Daniel Percheron page 35), celui-ci devra aussi compter avec un collectif qui regroupe plusieurs associations professionnelles culturelles et des individus, des deux régions et qui a rédigé un livre blanc sur la culture dans le nouveau territoire. Avec un budget culture d’environ 75 millions d’euros (2,3 % du budget total), celui-ci dispose cependant de marges de manœuvres.

En PACA, la Villa Méditerranée dans la tourmente

À Marseille, à deux pas du MuCEM, la Villa Méditerranée était censée devenir « un lieu d’accueil et de mise en contact » des cultures méditerranéennes. Un peu plus de deux ans après son inauguration, son avenir est plus qu’incertain. La prouesse architecturale de ce bâtiment en porte-à-faux a coûté la bagatelle de 70 millions d’euros intégralement portés par la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), et son budget de fonctionnement s’envole à plusieurs millions d’euros par an. Les colloques, expositions et conférences n’attirent pas foule, malgré l’engouement du public qui était venu visiter (gratuitement) l’édifice en 2013. Christian Estrosi (LR) a d’ores et déjà annoncé qu’il procéderait à la « vente immédiate » du bâtiment s’il est élu, tandis que Christophe Castaner (PS) défend le « symbole de cette région » voulu par le président actuel, Michel Vauzelle (PS). Pour les Verts et le Front de gauche, il s’agit de donner un second souffle au lieu, en l’adossant à la programmation du MuCEM, tandis que le FN s’est déclaré pour la vente.

Parmi les propositions « chocs » des candidats, Marion Maréchal-Le Pen milite pour un « patriotisme culturel à travers le Frac », pour « faire en sorte qu’il bénéficie prioritairement aux artistes qui résident en Provence et pas aux artistes étrangers ou en servant de succursale parisienne ». La candidate FN réfléchit également à un « projet du type Puy-du-Fou » en PACA. Du côté de la liste LR, le maire de Nice a promis de soutenir la construction d’un Conservatoire de la mémoire des Français d’Afrique du Nord, un projet qui traîne dans les cartons depuis la fin des années 1990. À Marseille, l’inquiétude gagne La Friche de la Belle-de-Mai, lieu culturel associatif qui a déchaîné l’ire des élus FN en septembre après une exposition accusée de véhiculer des images dites « pédo-pornographiques ». Marion Maréchal-Le Pen a fait savoir que l’argent public ne devait pas subventionner ce genre d’expositions, tandis que les autres partis soutiennent la liberté d’expression artistique.
Cependant tous promettent de sanctuariser le budget de la Culture, malgré les coupes dans les subventions d’État. Depuis 2011, la région a consacré de manière globale 80 millions d’euros par an à la culture, pour un budget général de 2 milliards d’euros. Francine Guillou

Le Centre Pompidou-Metz dans le brouillard du grand Est
La future grande région Alsace Champagne-Ardenne Lorraine (ACAL) va bouleverser les échelles locales : trois petites régions vont former la cinquième en taille, la sixième en population, mais seulement la huitième (sur treize) pour le PIB par habitant. Il s’agira aussi d’unifier des budgets culturels respectivement de 18 millions, 23 millions et 11 millions d’euros, soit 2,4 % du budget total de l’Alsace, 2,2 % pour la Lorraine et 1,6 % pour la Champagne-Ardenne. Le principal enjeu artistique des élections à venir est le Centre Pompidou Metz (CPM). Entre 2010 et 2014, les recettes publiques du CPM étaient apportées par la communauté d’agglomération Metz-Métropole (4,6 millions d’euros), la région Lorraine (4 millions d’euros), la ville (400 000 euros) et le département (90 000 euros), soit un total de 9 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 3,5 millions d’euros de ressources propres (soit 28 % du total). Mais depuis bientôt deux ans, l’institution est au cœur d’un jeu d’influences politiques entre les différents acteurs concernés (voir JdA n° 408, de février 2014). Ainsi, pour le budget 2015, la région Lorraine présidée par Jean-Pierre Masseret a diminué son apport d’un million, défaut compensé par l’agglomération (500 000 euros), la ville (150 000 euros) et une subvention exceptionnelle du département (300 000 euros). Jean-Pierre Masseret, également candidat (PS) à la présidence de la grande région, avait défendu sa baisse de dotation en accusant ses partenaires de n’avoir pas respecté leurs contributions initialement décidées. Après avoir même menacé de diminuer encore plus ses subventions si les statuts de l’établissement public de coopération culturelle (EPCC) n’étaient pas remis à plat, il a finalement réévalué la subvention à 3,5 millions d’euros pour le budget 2016 en passe d’être voté, mais sans donner d’orientation pour la suite. La nouvelle directrice Emma Lavigne s’efforce de maintenir une programmation de qualité malgré un budget incertain. Face à Jean-Pierre Masseret, la liste LR-UDI conduite par Philippe Richert (président sortant de l’Alsace) comportera notamment Patrick Weiten, président du conseil de Moselle (et tête de liste du département) et Jean-Luc Bohl, président de Metz-Métropole. En cas de victoire de la liste UDI-LR, ce dernier a indiqué au Journal des Arts avoir « confiance dans le nouvel exécutif régional pour rendre (...) la part du financement régional indûment retirée ». Un rapport de la Chambre régionale et territoriale des comptes, publié en février 2015, a demandé à l’EPCC de revoir ses statuts dans les plus brefs délais. En cas de victoire du PS, la discussion promet d’être musclée, face à l’agglomération et au département. Dans l’autre cas, l’actuel maire de Metz (PS) devra faire face à une coalition LR-UDI à tous les niveaux.  David Robert

Île-de-France : des chiffres et des lettres

Le marketing électoral recommande des promesses simples. De ce point de vue, l’engagement de Valérie Pécresse tête de liste pour Les Républicains, d’augmenter de 20 % le budget de la culture, est on ne peut plus simple, masquant d’autres promesses – disons moins ambitieuses – telles que « nous demanderons aux musées parisiens de prêter leurs œuvres à des espaces publics partout dans notre Région » ou encore le développement d’une application pour smartphone recensant les événements culturels. Claude Bartolone, dont le parti (PS) est aux commandes de la Région depuis 1998, suit une ligne très différente. Il ne s’engage ni à monter, ni à baisser le budget de la culture et multiplie les propositions, des plus générales aux plus spécifiques, telles que la création au plus vite de réserves pour le Frac. « Nous pourrions mutualiser ces réserves avec celles du Centre national des arts plastiques » avance son conseiller culture (« bénévole »), Vincent Moisselin, qui déplore par ailleurs la faible part de l’État dans le financement du Frac. Le candidat FN Wallerand de Saint-Just a moins d’états d’âme puisqu’il veut diminuer le budget de 35 % soit « une économie de 35 millions d’euros ». L’Île-de-France est une région très particulière, composée de Paris suréquipée en lieux culturels, d’une petite couronne plus dotée qu’on ne le croit et d’une grande couronne un peu délaissée. Avec 100 millions de budget culturel, soit 2 % du budget total, elle bénéficie d’un budget dans la moyenne basse des régions ; auquel s’ajoutent 100 autres millions versés par la Drac. Mais la part consacrée au patrimoine aux musées et aux arts visuels est très faible, à peine 8 millions d’euros, selon Julien Dray, le vice-président en charge de la culture, dans l’entretien qu’il avait accordé au JdA en novembre 2012. Voilà pourquoi Claude Bartolone souhaite réorienter une partie des fonds vers l’art contemporain, les musiques actuelles et les arts de la rue.

Le financement public de la culture
De création récente, les régions ont progressivement investi le champ culturel, essentiellement en distribuant des subventions d’équipement ou de fonctionnement, d’où leur faible identification par le public. La loi de 2004 leur a conféré la gestion de l’Inventaire général du patrimoine culturel et la possibilité de récupérer la propriété de grands monuments. Autant les régions se sont approprié l’inventaire (lire page 8), autant peu ont repris à l’État des monuments historiques ou construit de nouveaux équipements.
Ce graphique compare les budgets (personnels compris) alloués à la Culture par les communes de plus de 10 000 habitants, les groupements de communes, les départements, les régions et l’État. Le budget de l’État comprend les programmes patrimoine, création et transmission des savoirs et démocratisation de la culture. Le budget de l’État est le projet de budget 2016, alors qu’il s’agit des budgets 2010 pour les collectivités locales (source ministère de la Culture / DEPS, derniers chiffres disponibles), mais cela ne change pas trop les grandes masses.

J.C. C.


Dix ans après, les régions se sont approprié l’Inventaire général
Quarante ans après avoir été créé par André Malraux, le service de l’Inventaire général du patrimoine culturel a été transféré en 2004 aux régions avec une mise en œuvre définitive en 2007. Accueillie au début avec beaucoup de réserves, cette nouvelle mission est aujourd’hui bien acceptée et le bilan est positif selon l’Observatoire des politiques culturelles qui a consacré son numéro 45 entièrement à ce sujet. Si l’État assure toujours le contrôle scientifique, les régions sont libres dans leurs démarches, reversant dans une base nationale le résultat de leurs travaux : églises, puits, bâtiments civils, usines mais aussi objets. La plupart des intervenants sollicités par la revue relèvent que les conseils régionaux se sont approprié l’Inventaire, car ils y ont vu un levier de développement territorial au-delà du simple recensement : identification des monuments à classer ou inscrire, aide à la définition des secteurs sauvegardés, valorisation des lieux.
Marie Cornu, Lisa Pignot et Jean-Pierre Saez, (numéro spécial coordonné par) L’observatoire, La revue des politiques culturelles, n° 45 hiver 2014-2015, www.observatoire-culture.net
J.C. C.


Consensus autour du Méca en région Aquitaine
Porté depuis le début par Alain Rousset, président socialiste de la région Aquitaine, le projet de la Maison de l’économie créative et de la culture en Aquitaine (Méca) n’est pas remis en cause par Virginie Calmels tête de liste (LR-UDI-MoDem) aux élections régionales dans la région Aquitaine-Limousin-Poitou Charentes et principale adversaire du député de Gironde. Alain Juppé a toujours reconnu l’intérêt du projet implanté sur le site des anciens abattoirs, au cœur du futur quartier de la création Euratlantique, mais aussi la qualité architecturale du bâtiment signé par l’agence danoise Bjarke Ingels Group (BIG), cadre en septembre 2018 du Frac Aquitaine, des agences culturelles régionales AORA en charge du spectacle vivant et des bureaux d’ECLA dédiés aux industries culturelles. Les retards accumulés autour de ce projet ont seuls suscité ces derniers temps les critiques du côté de l’opposition. Après l’appel d’offres lancé récemment pour la construction du bâtiment, le choix de l’entreprise dans la semaine du 16 novembre garantit désormais contre toutes velléités de revenir sur sa réalisation. Le budget de l’opération (60 millions d’euros dont 36 millions d’euros hors taxes de travaux portés à 93,30 % par la région Aquitaine, le reste par le ministère de la Culture et de la Communication) a été de son côté consolidé. Quant au loyer qui incombera aux trois opérateurs il sera purement symbolique, voire gracieux comme le souhaite la région, propriétaire du bâtiment.
Christine Coste
Légende photo

Un vote lors d'élection. © Photo : Fred Dufour.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°446 du 27 novembre 2015, avec le titre suivant : Régionales 2015, la culture sous tension

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