Dimanche 5 juillet 2020

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Marin Karmitz : « Je vais vous expliquer les raisons du boycott du Conseil »

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 27 mars 2012 - 2475 mots

PARIS - Le producteur et distributeur de films Marin Karmitz revient sur son expérience de délégué général du Conseil de la création artistique.

En 2009, Nicolas Sarkozy demandait au cinéaste, producteur et distributeur de films de créer un Conseil de la création artistique qui fut dissous deux ans plus tard après avoir organisé plusieurs projets transversaux plus ou moins aboutis. Marin Karmitz a réservé au Journal des Arts ses premiers commentaires sur cette expérience, parfois douloureuse.

Jean-Christophe Castelain : Pourquoi vous taisiez-vous depuis la dissolution du Conseil pour la création artistique ?
Marin Karmitz : Je ne tenais pas à entrer dans le débat électoral qui avait commencé il y a quelques mois, et je n’ai pas voulu m’expliquer dans la mesure où les seules explications que j’avais à donner sont les projets du Conseil. Mais aujourd’hui je voudrais mettre les choses à plat.

J.-Ch. C. : Pouvez-vous revenir sur la création du Conseil ?
M. K. : Je n’ai pas accepté cette mission en tant que partisan de droite ou de gauche. Je l’ai acceptée parce que le président de la République m’a proposé une mission qui m’intéressait beaucoup, que j’avais déjà faite d’une certaine façon dans les années 1990 quand j’ai été nommé par Pierre Bérégovoy et Jack Lang, président d’une commission du 11e plan sur la Culture, la Compétitivité et la Cohésion sociale. Les trois termes étant déjà très intéressants à l’époque. Il s’agissait de réfléchir à ce que pouvait être la politique culturelle de la France pour les cinq ans à venir (de 1992 à 1997), mais sur les dix préconisations de cette commission, neuf sont restées lettre morte et une seule a été appliquée ensuite par Jacques Toubon. La mission que m’a proposée le président de la République était de même nature et j’ai essayé de ne pas répéter les erreurs qui avaient été commises en 1992, c’est-à-dire que ce rapport soit un rapport de plus qui reste dans un tiroir. Pour cela j’ai demandé au président de la République deux choses qui me semblaient essentielles : de ne dépendre que de lui et d’avoir des moyens raisonnables pour mener les expériences et faire des essais, quitte à ce qu’ils soient non concluants. Il a accepté ces deux conditions, la troisième étant de pouvoir travailler en toute liberté avec l’aide constructive des services de l’État. Il y avait peut-être une arrière-pensée politique de la part du président de la République mais elle ne s’est exprimée à aucun moment par rapport au projet qu’il a toujours vraiment soutenu.

J.-Ch. C. : Comment avez-vous constitué l’équipe du Conseil ?
M. K. : J’ai voulu éviter de mettre des artistes, ce qu’on m’a reproché. Parler aux artistes, c’est intéressant sur un projet précis mais pas sur des généralités. Il devait y avoir cinq femmes au départ, mais quatre ont été obligées de renoncer à cause de pressions qu’elles ont subies. J’ai voulu avoir autant de représentants de Paris que de Province, surtout des gens qui avaient une pratique disons artistique et institutionnelle, et particulièrement dans le décloisonnement. J’ai vu beaucoup de monde : deux cents à trois cents personnes. Nous avions des réunions très fréquentes, presque chaque semaine, il fallait décider très vite. Ce qui est impossible dans un ministère.

J.-Ch. C. : Vous avez essuyé de nombreuses critiques, comment les avez-vous vécues ?
M. K. : J’ai été accusé d’être un traître, de travailler pour Sarkozy etc. Alors que j’ai eu, et j’ai toujours, le sentiment de travailler pour l’État français par rapport à des idées qui me tiennent à cœur dans le cadre et dans le contexte de ma propre histoire. En tant que cinéaste ou producteur, j’ai toujours voulu promouvoir des cultures différentes ; et en tant qu’exploitant de salles, j’ai tenu à animer les quartiers où elles sont implantées. J’ai pris un plaisir formidable dans cette mission parce que j’ai découvert des choses que je pressentais et que j’ai vu concrètement l’énorme capacité de la France et de ses jeunes à imaginer un autre monde, à avoir de la générosité, à avoir envie de travailler ensemble en se respectant. Mais dans le même temps, je constate avec tristesse que toute cette énergie, cette envie, est combattue par des forces réactionnaires d’une violence extrême dont le Conseil, les participants aux projets et moi-même avons fait les frais.

J.-Ch. C. : Quelles sont ces forces réactionnaires ?
M. K. : Ce sont les syndicats et en particulier le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles) et ses alliés. Il y a eu par ailleurs une collusion réelle entre ces forces réactionnaires corporatistes et presque néopétainistes, disons le mot, et une certaine bureaucratie de l’État qui achète la paix sociale et, tout à coup, tous ces groupes forment un bloc. Pour vous donner un exemple, le Syndeac, financé par l’État et les collectivités locales, a fait voter une motion interdisant à ses membres de travailler avec le Conseil. Par ailleurs, ce syndicat a lancé des procédures devant le Conseil d’État, a payé d’innombrables encarts dans les plus grands journaux demandant notre dissolution, a manifesté à Avignon, tenté d’intimider des membres du Conseil, etc.

J.-Ch. C. : On vous a précisément reproché de faire concurrence au ministère de la Culture, ne pouviez-vous trouver une forme de collaboration avec lui ?
M. K. : Non et je suis catégorique ! Le problème du ministère ce sont ses services. Il faut bien comprendre la puissance des rouages de ces bureaucraties et l’absence de contre-pouvoir et de contrôle. Ils savent que le ministre est là pour une période de un à trois ans et qu’il partira ensuite alors qu’eux resteront. La collusion interne entre les bureaucrates est extraordinaire, je l’ai découverte au fur et à mesure, même si je la connaissais déjà, mais je ne pensais pas que c’était à ce point. Il y a des clans que tout le monde connaît mais que personne ne veut admettre en public.

J.-Ch. C. : Comment expliquez-vous que la presse se soit peu fait l’écho des réalisations du Conseil ?
M. K. : Je voudrais vous citer Fabienne Pascaud, la directrice de Télérama, qui est récemment intervenue sur France Culture : « Est-ce que c’est lui [Frédéric Mitterrand] qui a eu la peau [du Conseil], ou est-ce que c’est nous-mêmes, les journalistes, à force de le boycotter parce que nous avons tous, les uns et les autres, très peu parlé de ce qu’ils faisaient ». Je vais vous expliquer les raisons de ce boycott. Je n’ai pas pu parler à des journalistes généralistes de la culture car il n’y en a pas. Quels sont les spécialistes qui ont un poids réel dans les rédactions ? Ce sont les journalistes du théâtre et du spectacle vivant, qui ont partie liée avec le Syndeac.

J.-Ch. C. : N’avez-vous pas été un peu présomptueux de penser que vous, un homme de gauche reconnu et ayant réussi dans les affaires, alliez affranchir le Conseil de son image sarkozyste qui passe mal dans la culture ?
M. K. : Je pense que c’est une nécessité de sortir de ce type de schématisme. Je pense profondément, j’ai pensé ça toute ma vie, que la vie est dialectique, qu’on ne peut pas dire « il y a le bien et le mal ». Penser comme ça est une façon totalement obsolète et les créateurs ne peuvent pas penser comme ça, sinon ils font de la caricature. Chaque fois qu’un créateur a dit « voilà le bien et voilà le mal », il a fait des images d’Épinal. Je me doutais bien que j’allais avoir des problèmes mais je ne pensais pas qu’il y avait à ce point une pensée réactionnaire et obsolète.

J.-Ch. C. : Imaginez maintenant (1) semble être la manifestation la plus aboutie et la plus emblématique par sa transversalité, du Conseil, pourquoi n’a-t-elle pas été reprise par le ministère ?
M. K. : Parce que ça ne plaisait pas au Syndeac ! La manifestation a eu un énorme succès malgré le silence de la presse. 1 200 jeunes artistes ont investi neuf lieux patrimoniaux dans toute la France et à la Guadeloupe pour y mener plus de trois cents propositions artistiques. On a élargi le domaine à l’agriculture, à l’écologie, à beaucoup de choses ! Mais les chefs d’établissement des lieux investis étaient pris en sandwich entre les forces syndicales bruyantes et menaçantes et leurs tutelles. Certaines mairies, Grenoble, Lyon, Metz ont été très positives, d’autres comme Toulouse, très hostiles. Face à ça, personne ne résiste, et la manifestation n’a pas résisté à ces attaques. Et ce n’est pas un problème de ministre : le ministère est replié sur lui-même, il n’a plus aucun contrôle et il fonctionne en roue libre. C’est ça que Sarkozy a essayé de changer.

J.-Ch. C. : Quel devrait être le rôle du ministère de la Culture ?
M. K. : On peut se poser la question de la pertinence de ses missions, activité par activité. Il y deux endroits qui fonctionnent bien, le Centre national du cinéma, inventé à une époque très lointaine, et le Centre national du livre, qui s’est développé grâce à une des préconisations de la commission du plan que j’ai présidée : la taxe sur la reprographie. Ce sont deux agences indépendantes qui gèrent les affaires de façon assez paritaire, éditeur/écrivain, syndicat/technicien. Le ministère de la Culture devrait être un contre-pouvoir de l’intérêt général, de l’intérêt des créateurs face à la violence du marché. Le prix unique du livre en est un bon exemple.

J.-Ch. C. : Il y a le marché mais il y a aussi le piratage ?
M. K. : L’hypocrisie autour d’Hadopi est très grave. D’un côté sous prétexte de liberté on dit « vive le vol ». C’est Bakounine avec « la propriété c’est le vol ». Mais alors pourquoi ne pas collectiviser aussi les terres ? L’accès libre à Internet ne veut pas dire l’accès libre au vol. De l’autre côté, certains grands acteurs, tels que Google, Apple sont en train de prendre des positions dominantes mondialisées. Là aussi, l’État doit intervenir.

J.-Ch. C. : Comment expliquer que le projet du Conseil de VOD (vidéo à la demande) pour les étudiants n’ait pas abouti ?
M. K. : C’est intéressant car c’est le seul projet repris par la gauche, du moins par Aurélie Filippetti dans Le Monde. C’est une demande très insistante du président de la République qui avait découvert, un peu grâce à moi, le cinéma d’auteur et qui, un jour, me dit « il faut refaire des ciné-clubs qui ont disparu ». En discutant avec Cédric Klapisch, naît l’idée d’une chaîne de télévision en VOD pour les lycées et collèges. Je vais voir le ministère de l’Éducation nationale, car je pense qu’il faut mobiliser les enseignants sur ce projet en commençant par faire une enquête auprès d’eux. Mais rien n’aboutit. Je décide alors de cibler les étudiants et je vais voir Valérie Pécresse en charge de l’enseignement supérieur. Là, ça marche. Emmanuel Ethis, le président de l’université d’Avignon, prend les choses en main avec ses étudiants qui ont une idée qui va faire déclic : partir de leur date de naissance ! On a lancé un appel d’offres pour la plateforme technique. Quand j’ai arrêté le Conseil, j’ai demandé au président de la République que quelques projets continuent : l’orchestre des jeunes, l’opération sciences sociales et humaines américaine, et la VOD pour les étudiants. Le projet est revenu vers le Centre du cinéma, a été enlevé du Centre du cinéma pour aller de nouveau vers le ministère de la Culture, où il est au point mort. Au-delà de la VOD, je voulais aussi apprendre aux gamins dès l’école à décrypter les images.

J.-Ch. C. : Quelle a été votre contribution dans le Centre Pompidou mobile (CPM) ?
M. K. : J’ai beaucoup travaillé avec quelqu’un que j’aime beaucoup, Patrick Bouchain, un architecte qui fût conseiller de Jack Lang. Un jour, il me dit qu’il était en train de réfléchir avec Laurent Lebon à l’idée d’une structure mobile qui pourrait exposer des œuvres d’art. Là-dessus Alain Seban vient me voir et nous discutons de ce projet. Le Conseil décide de lancer et financer un appel d’offres de musée mobile que remporte Patrick Bouchain. Le CPM est une réussite, je regrette de ne pas avoir été cité, ni même invité !

J.-Ch. C. : Pourquoi avoir fait évaluer tous les projets ?
M. K. : À partir du moment où on utilise l’argent de l’État, je trouve normal qu’il y ait un bilan réalisé par des cabinets indépendants. Dès qu’on parle d’évaluation dans le domaine de la culture, les gens montent au plafond. Évidemment l’évaluation ça fait peur, vous êtes confronté à vos faiblesses, mais c’est bien. On a essayé de mettre en place des projets exemplaires, qu’ils soient évalués et qu’ils puissent servir par la suite à d’autres. Toutes les évaluations sont consultables sur le site (2).

J.-Ch. C. : Quel était le budget du Conseil ?
M. K. : Il était de 10 millions d’euros. On a très peu dépensé la première année. Nos frais de fonctionnement, couverts par les services du Premier ministre étaient de 600 000 euros par an. Nous étions logés dans les soupentes d’un hôtel particulier, et les trois autres personnes avec qui je travaillais dépendaient des services du Premier ministre. Mais j’ai surtout cherché à trouver de l’argent ailleurs pour faire effet de levier. J’en profite pour préciser que les membres du Conseil et moi-même avons travaillé gratuitement pour le Conseil.

J.-Ch. C. : Comment auriez-vous financé le Conseil s’il n’avait pas été dissous ?
M. K. : Par un fonds de dotation qui aurait été alimenté par des subventions publiques et du mécénat privé. J’ai proposé cette idée à Nicolas Sarkozy qui l’a acceptée. J’ai alors fait le tour des ministères. J’avais l’impression qu’il s’agissait d’une patate chaude qu’ils se refilaient les uns les autres ; à la fin, comme ils ne savaient plus comment s’en dépêtrer car c’était une volonté du chef de l’État, le secrétariat général du gouvernement a donné le projet au Conseil d’État qui, dans sa très grande sagesse, a dit qu’il n’était pas possible de mélanger fonds privés et publics. Dès ce moment j’ai décidé qu’il fallait mettre un terme au Conseil. Je ne voulais plus subir les attaques des syndicats qui disaient que je prenais l’argent du ministère de la Culture.

J.-Ch. C. : Quelles étaient vos relations avec Nicolas Sarkozy ?
M. K. : Il s’est passionné pour le sujet, je le voyais à peu près tous les mois et demi, soit une douzaine de fois. J’ai aussi eu de nombreuses discussions sur les films avec lui. Il m’appelait pour me parler d’un film après l’avoir vu. Il venait de voir le Jeanne d’Arc de Bresson qu’il trouvait admirable. Il m’a fait pendant 15 minutes la comparaison entre les différents Jeanne d’Arc : de Dreyer, de Luc Besson et de Robert Bresson. Il avait vu les trois. C’est toute la contradiction du personnage.

Notes :

(1) Événement national en faveur de la jeune création
(2) http://conseil-creation-artistique.fr/

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Légende photo : Marin Karmitz. © Photo : Benoît Linero.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°366 du 30 mars 2012, avec le titre suivant : Marin Karmitz : « Je vais vous expliquer les raisons du boycott du Conseil »

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