Expertise

Maîtres anciens : l'ombre du doute

Faux tableaux anciens, querelles d’experts

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2016 - 1017 mots

Quatre tableaux de maître issus de la « filière » Ruffini sont suspectés d’être des faux. Le débat s’organise maintenant entre les experts. Ceux du Prince de Liechtenstein, propriétaire de la Vénus au voile de Cranach, ont réfuté point par point l’expertise judiciaire. L’ingéniosité des faussaires rappelle l’incroyable habileté de Van Meegeren auteur de Vermeer plus vrais que nature.

Le monde de l’art entre dans une ère d’incertitudes. L’enquête sur les soupçons d’un vaste trafic de copies de peintures anciennes tourne à la querelle d’experts. Au cœur de cette affaire, Giuliano Ruffini, Français vivant près de Parme, se présente comme un amateur ayant réussi de bonnes affaires depuis une quarantaine d’années. Comme il l’a expliqué au Journal des Arts, s’il admet avoir vendu des tableaux par dizaines, lui-même ne s’est jamais hasardé à « les attribuer à de grands maîtres ». « Cette responsabilité revient aux experts, aux conservateurs et aux marchands », nous a-t-il redit fin octobre lors d’une nouvelle rencontre en Italie. Pour l’heure, la controverse se concentre sur quatre peintures qui se sont échangées pour un total d’une vingtaine de millions d’euros par le biais de Sotheby’s et de marchands londoniens.

Le prince contre-attaque

La Vénus au voile achetée par le prince du Liechtenstein comme un Cranach est la plus exposée. L’expertise provisoire remise à la juge conclut à une habile « imitation » de différentes compositions du peintre, exploitant des matériaux anciens et « artificiellement vieillie » (lire le JdA no 464, 30 septembre). Mais Johann Kräftner, le directeur de la collection princière, qui est responsable de cette acquisition, lance une contre-offensive. « Tous ces arguments peuvent et seront démontés point par point », a-t-il asséné avant de se rendre à Paris le 19 octobre, en compagnie de son conservateur, Robert Wald, pour rencontrer deux des experts judiciaires. Au sortir de cette confrontation, il a réitéré : « à ce stade, aucun élément ne permet de conclure que le tableau serait une contrefaçon récente ». Il nous a livré dans le détail une critique, parfois très technique, des analyses qui se sont succédées au chevet de ce panneau décidément énigmatique. Johann Kräftner s’emploie d’abord à dissiper un faisceau de soupçons. Le tableau est dénué d’historique, mais « les plus grandes collections abondent en œuvres dans ce cas ». L’emploi d’un panneau en chêne est rare chez Cranach, mais il en existe quand même une vingtaine d’exemples. La signature et la date (1531) pourraient ne pas être de sa main, mais un collaborateur a pu signer à sa place en son absence.

Par-dessus tout, les deux conservateurs réfutent « les interprétations » du laboratoire de recherche des Musées de France, jugeant « irrecevables » ses arguments sur un réseau de craquelures jugé « incohérent ». « Leur aspect peut varier grandement selon les œuvres » et les zones blanches ou noires, soulignent-ils. Ils considèrent ainsi peu vraisemblable « l’hypothèse selon laquelle le panneau aurait été passé dans un four pour le vieillir artificiellement, procédé très difficile à mettre en œuvre ». En revanche, pour le moment du moins, ils ne dissèquent pas la méthode suivie par le laboratoire de Jussieu qui a conclu que le panneau avait été extrait d’un chêne français autour du début du XIXe siècle. Ils lui opposent cependant un examen commandé il y a deux ans à Peter Klein qui, lui, parlait d’une fabrication allemande des années 1520. Ce professeur a fait savoir qu’il « maintenait ses conclusions, en excluant que le chêne puisse être d’origine française ».

Il n’y a pas eu de procès-verbal de cette confrontation. Mais Johann Kräftner a réagi à un résumé rédigé par l’expert judiciaire qui, selon lui, « ne rend pas compte » pleinement de la discussion. Implicitement, la collection du Liechtenstein instille le doute sur la conduite des opérations judiciaires, rejoignant les préoccupations aussi exprimées par Giuliano Ruffini. Celui-ci se félicite ainsi d’avoir obtenu des tribunaux locaux la nullité des perquisitions en Italie et la levée du séquestre de ses comptes bancaires à Monaco, ordonné par la juge Aude Burési. Incidemment, après des arguments aussi tranchés, on peut se demander comment le prince pourrait demander un jour à la galerie Colnaghi le remboursement des sept millions d’euros qu’il a déboursés pour une œuvre désormais rejetée par plusieurs spécialistes.

Hals, Parmigianino, Gentileschi

Se trouve aussi sous le feu des projecteurs le portrait signé Frans Hals rendu ce printemps par un collectionneur de Seattle, Richard Hedreen. Une semaine après la publication de notre enquête (susvisée), Sotheby’s a reconnu avoir remboursé ce client, une étude ayant conclu que « l’œuvre était incontestablement une contrefaçon ». Des pigments modernes auraient été décelés dans les sous-couches par le laboratoire du Massachusetts Orion Analytical. Sotheby’s s’est cependant placée en position de faiblesse, en refusant de communiquer ces examens. Le marchand londonien Mark Weiss, qui avait vendu ce portrait par l’entremise de Sotheby’s, a ainsi refusé de rembourser sa part. « Il reste à me convaincre », confie-t-il, en assurant que « la communauté scientifique est d’accord pour réclamer des recherches complémentaires ». Quentin Buvelot, conservateur en chef du Mauritshuis, définit maintenant ce portrait comme « une œuvre dans le style de Hals, exécutée avec tant de talent et de raffinement que beaucoup de connaisseurs [dont lui] ont cru y voir la main du maître ». Quant à Blaise Ducos, du Louvre, qui s’était présenté comme le découvreur de ce « chef-d’œuvre », il garde obstinément le silence.

Le suspens plane sur deux autres peintures provenant de Giuliano Ruffini. Le Saint Jérôme vendu par Sotheby’s en 2012 comme provenant « du cercle du Parmigianino », avant d’être exposé à Parme, Vienne et New York comme attribué au peintre, est désormais soumis à un examen scientifique. Sotheby’s ne s’est cependant pas engagé à en publier le résultat. La même opération a été conduite par un investisseur anglais qui a acheté à Mark Weiss David méditant devant la tête de Goliath, peint sur lapis-lazuli, comme étant d’Orazio Gentileschi. D’ores et déjà, au printemps dernier, Cinzia Pasquali, qui l’avait restauré à l’époque, nous avait déclaré qu’elle « n’avait aucun doute sur son authenticité ».

Légende photo

Cercle de Girolamo Francesco Maria Mazzola, dit Parmigianino, Saint Jérôme, huile sur panneau, 73 x 56,2 cm, vente du 26 janvier 2012, Sotheby's, New York. Cette toile est suspectée d’être un faux © Sotheby's

Attribué à Lucas Cranach, Vénus au voile, 1531, huile sur panneau, 387 x 24,5 cm, Collection des Princes de Liechtenstein, Vaduz/Vienne. © Liechtenstein. The Princely Collections, Vaduz-Vienna

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°468 du 25 novembre 2016, avec le titre suivant : Maîtres anciens : l'ombre du doute

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