Italie - Nouvelles technologies - Numérique

NFT

Les NFT : menace ou aubaine pour le patrimoine italien ?

ROME / ITALIE

Un accord entre de grands musées de la Péninsule et une société milanaise pour vendre des reproductions numériques de leurs chefs-d’œuvre suscite la polémique concernant la propriété des droits liés à leur exploitation. Le ministère de la Culture examine le dossier.

Michel-Ange, La Sainte famille à la tribune, dite Tondo Doni, 1506-1507, détrempe sur bois, diam. 120 cm. © Uffizi, 2021, CC BY-SA 4.0
Michel-Ange, La Sainte famille à la tribune, dite Tondo Doni, 1506-1507, détrempe sur bois, diam. 120 cm.
© Uffizi, 2021

Rome. Les NFT bradent-ils notre patrimoine artistique ou sont-ils une manne inespérée pour le préserver ? Le ministère italien de la Culture a décidé de répondre à cette question à la suite de la polémique qui vise la Galerie des Offices à Florence. Les faits remontent à tout juste un an, sans qu’ils n’aient à l’époque suscité de réaction particulière. Le musée dirigé par l’Allemand Eike Schmidt vendait pour la somme de 240 000 euros le premier « exemplaire numérique », authentique, infalsifiable et crypté du Tondo Doni de Michel-Ange. Si le certificat qui l’accompagnait était bien celui d’un NFT, il s’agit d’un « DAW » (Digital ArtWork), une technique brevetée. La reproduction de l’œuvre est projetée en taille réelle sur un écran spécial conçu sur mesure avec une copie à l’identique du cadre original. On doit cet avatar numérique aux contours artisanaux à Cinello, une entreprise milanaise qui reverse 50 % du prix de la vente au musée. Une aubaine en période post-pandémie où les recettes des billetteries se sont effondrées et que la bulle des NFT ne cesse de gonfler jusqu’à être sur le point d’exploser. Un accord est donc signé avec les Offices de Florence qui prévoit de mettre ainsi sur le marché 40 doubles de ses chefs-d’œuvre les plus emblématiques. Des « sérigraphies numériques » de toiles de Léonard de Vinci, Raphaël ou encore Boticelli.

Le droit d’utilisation des images patrimoniales

Et si l’acheteur décidait de les exposer en public, à qui appartiendraient désormais les droits sur ces reproductions d’icônes du patrimoine artistique italien ?, s’est alarmée une émission de la télévision italienne. L’exemple des Offices a été suivi par d’autres institutions culturelles importantes parmi lesquelles la Pilotta de Parme, la Galerie nationale des Marches ou encore les musées Capodimonte et archéologique de Naples. Les services de Massimo Osanna, le directeur général des musées italiens, se sont dits inquiets du « contrôle, de la gestion et de l’exploitation » de ces images numériques et ont rappelé « la nécessité absolue que l’État conserve la propriété de la reproduction ». La collaboration avec Cinello a ainsi été bloquée. Les contrats ne pourront pas être renouvelés. Pourtant, « ils sont très fructueux et ce sont des ressources financières supplémentaires que nous pouvons facilement et rapidement générer », explique l’un des directeurs de musée, qui a signé un contrat avec la société milanaise. « En matière de droits de l’image, nous percevons habituellement entre 10 et 25 % [contre 50 % avec ce contrat, NDLR]. Il s’agit de simples copies des œuvres sans cession exclusive des droits à Cinello. » La loi Ronchey de 1994 et le code Urbani de 2004 stipulent d’ailleurs sans ambiguïté que, concernant l’exploitation des images, le contractant n’a pas le droit de les utiliser pour des expositions ou tout autre usage sans autorisation. La République italienne n’aliène en aucun cas son patrimoine. « La question a été instrumentalisée par l’un des membres du ministère voulant nuire au ministre et gagner en visibilité, poursuit le directeur du musée collaborant avec Cinello. Mais elle se pose. L’Italie, malgré son immense richesse artistique, n’a toujours pas d’institution équivalente à celle de la RMN (Réunion des musées nationaux) française. C’est la véritable jungle concernant la gestion des droits des images et chacun veut sa part de cet énorme gâteau. »

Un constat partagé par le directeur des Offices de Florence qui s’étonne de l’actuelle polémique. Le ministère pour les Biens et les Activités culturels (Mibac), informé de l’accord conclu avec Cinello en 2016 et qui a expiré en décembre 2021, n’avait alors émis aucun commentaire. Le débat récurrent sur la valorisation du patrimoine artistique transalpin gagne une nouvelle dimension : celle du métavers. Valorisation ou vulgarisation ? « Bien peu de personnes se sont émues de la collaboration entre l’artiste américain Jeff Koons et la marque de luxe Louis Vuitton pour une collection de sacs imprimés de cinq tableaux de grands maîtres, dont la célèbre Joconde de Léonard de Vinci », souligne l’avocate Gloria Gatti dans le Giornale dell’Arte. Celle-ci ravale ainsi les Digital ArtWork de l’entreprise Cinello au rang de« simples gadgets comme les magnets, les stylos ou les cartes postales qui pullulent dans les boutiques de musée ».

Des scénarios peu maîtrisables

Cette affaire ne serait ainsi qu’une tempête dans un mug de luxe ? Elle agite en tout cas le ministère qui a institué en décembre dernier une « commission d’experts pour étudier le cas des NFT et rédiger des normes pour réguler ce secteur ». En avril, Lucia Borgonzoni, sous-secrétaire d’État à la culture, estimait que « les œuvres NFT peuvent représenter un outil de revenus supplémentaires pour les musées et de valorisation du patrimoine culturel ». C’était avant la polémique qui l’a obligée à corriger ses propos en demandant aux musées de suspendre leurs activités dans ce domaine. « La vente des droits liés aux NFT ouvre des scénarios qui ne sont actuellement pas maîtrisables, précisait-elle le 19 mai dans les colonnes du quotidien La Nazione. Peu importe si c’est une source de revenus. Ce qui compte avant tout, c’est la protection de notre art. »

Une ligne prudente adoptée par l’Allemande Cecilie Hollberg, à la tête de la Galleria dell’Accademia de Florence qui abrite le David de Michel-Ange. « À l’origine des NFT, il y a par définition une numérisation de l’œuvre que je ne réalise pas moi-même mais [qui est réalisée par] une autre personne, rappelle-t-elle. Qui peut me garantir que ces œuvres numérisées ne seront pas utilisées à mauvais escient ? Certes il y a des contrats, mais on peut rapidement assister à l’émergence d’un marché noir. Je n’ai absolument aucune garantie. Je trouve que c’est une solution risquée pour le patrimoine culturel, car si une tierce personne effectue cette numérisation, cela signifie que je n’ai absolument plus aucun contrôle sur ces œuvres et que cette personne peut faire ce que bon lui semble. » Il revient donc au ministère de la Culture de donner un cadre à ces œuvres immatérielles.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°591 du 10 juin 2022, avec le titre suivant : Les NFT : menace ou aubaine pour le patrimoine italien ?

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque