Restauration

Le patrimoine en son for intérieur

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 25 novembre 2008

Le programme de restauration de décors intérieurs lancé par le WMF a pris en main le délicat dossier

 "Beaucoup d’organisations publiques et privées restaurent le clos et le couvert des monuments en Europe. En revanche, les intérieurs ne sont jamais une priorité et sont souvent laissés de côté, alors qu’ils nécessitent des traitements très pointus ". Fort de ce constat, Bertrand du Vignaud, président du World Monuments Fund (WMF), a initié un programme de restauration de grands décors intérieurs européens. Soit une vingtaine de chantiers, concernant uniquement des intérieurs de monuments publics, pour lesquels l’organisme privé au service du patrimoine trouve les financements nécessaires, et ce, en mobilisant des fondations et donateurs principalement américains. La seule contrepartie exigée est que ces intérieurs soient, une fois restaurés, ouverts au public. Partisan d’une restauration modérée, le WMF surveille de près le déroulement des opérations auxquelles il est associé. Parmi les chantiers déjà réalisés, on lui doit la sacristie de la tour nord de l’église Saint-Sulpice à Paris. Le bâtiment avait été restauré à hauteur de 28  millions d’euros répartis entre la Ville de Paris et l’État, qui, en toute logique, n’avaient plus un denier à consacrer au décor intérieur. Plus récemment, le WMF a inauguré le Salon de musique de la bibliothèque de l’Arsenal (lire le JdA n°289, 17  octobre 2008, p.  8) et, le 2  décembre, il dévoile à Moulins le chœur des religieuses de la chapelle Saint-Joseph du couvent de la Visitation qui a retrouvé tout son éclat. Le WMF a aussi été le premier à s’intéresser à la Grande Singerie du Château de Chantilly, institution totalement délaissée avant que l’Aga Khan ne devienne son mécène. À Versailles, le WMF a offert ses services au Théâtre de la Reine au Petit Trianon et au Pavillon du Belvédère. Son action s’étend à toute l’Europe  : en Autriche, à Vienne, après la restauration du Salon de l’Albertina (1822), il est en train de rechercher des fonds pour l’entrée du Palais du Belvédère, bijou baroque. En Allemagne, il a œuvré au château d’Oranienbaum à Dessau, et, en Italie, il intervient sur les magnifiques cycles de peintures de la chapelle de Teodolinda du Dôme de Monza (XIVe et XVe  siècles) tandis qu’à Venise, le chantier de la salle à manger du Palais Royal, ou Musée Correr, doit s’achever en février  2009. Sans oublier des endroits plus inattendus comme la bibliothèque du Palais Rundale en Lettonie (XVIIIe  siècle). Comme le précise Bertrand du Vignaud, «  il faut considérer ces opérations dans leur ensemble. À travers ces décors intérieurs retrouvés, se dessinent les influences artistiques du continent au fil des siècles et une histoire du goût artistique européen  ».

Reconstitution en attente
Le  projet le plus emblématique du programme demeure la reconstitution du décor de la Chancellerie d’Orléans, dont Bertrand du Vignaud accepte de parler pour la première fois. Véritable scandale patrimonial, l’affaire remonte à 1923, date à laquelle la banque de France devient propriétaire de cet hôtel construit pour le duc d’Orléans en 1708, à Paris, non loin du Palais Royal (à l’emplacement de l’actuelle rue des Bons Enfants). Malgré les protestations de nombreuses associations, la banque de France parvient à faire déclasser ce joyau du XVIIIe  siècle et le fait détruire. Pour apaiser les foudres des associations, la banque s’engage néanmoins à le remonter à proximité de son lieu d’origine, promesse jamais tenue. Les pierres de l’édifice sont dispersées, et les décors sont stockés à Asnières, où ils attendent depuis près de 80  ans que l’on s’intéresse à eux. C’est chose faite en 1997, date à laquelle le WMF se saisit du dossier. Pour commencer, le WMF, sur accord de la Banque de France, réalise, entre  2000 et  2001, un inventaire des cent vingt caisses entreposées à Asnières. Bonne nouvelle  : les décors commandés en 1762 par le marquis de Voyer – la famille Voyer d’Argenson habitait l’hôtel tout au long du XVIIIe  siècle – sont préservés dans leur intégralité. Pour moderniser son hôtel particulier, le marquis de Voyer avait passé commande à l’architecte Charles de Wailly qui avait fait appel au sculpteur Pajou, ainsi qu’aux peintres Lagrenée et Fragonard – le plafond commandé à ce dernier n’a jamais été retrouvé sans qu’on sache s’il avait été détruit ou même jamais réalisé. Charles de Wailly avait également décidé de conserver le plafond peint par Coypel dans le Grand Salon au moment de l’édification de la Chancellerie, au début du siècle, élément également stocké à Asnières. Quelques projets de remonter le décor, notamment au Musée Carnavalet, avaient vu le jour sans jamais aboutir. Le WMF qui s’engage à réunir la totalité des financements, a également trouvé le lieu idéal pour cette reconstitution  : le rez-de-chaussée de l’hôtel de Rohan-Strasbourg, dans le Marais.

Une occasion inespérée
Propriété des Archives nationales, il a été réalisé un an seulement après l’hôtel de la Chancellerie d’Orléans. Le rez-de-chaussée possède le même nombre de fenêtres, le même nombre de pièces (cinq), une hauteur de plafond et des volumes similaires. Il s’agit d’une occasion inespérée de restituer (sur une surface de 300  m2) le décor de la Chancellerie, à savoir  : les deux antichambres (côté cour), la chambre, la salle à manger avec son plafond signé Lagrenée et les jeux de miroirs imaginés par de Wailly, et, enfin, le grand salon avec son plafond peint par Coypel et les dessus-de-porte que le Louvre attend de pouvoir lui restituer. La maquette à échelle 1/20e, que le WMF a fait réaliser fournit une idée très précise de la manière dont se déployaient les décors. Un argument de plus pour convaincre les partenaires publics de ce dossier, la Ville de Paris, qui serait l’un des potentiels propriétaires de la Chancellerie d’Orléans sans que la situation juridique ne soit très claire, et les Archives nationales dont l’impulsion est indispensable. Pour l’heure, les deux autorités donnent plutôt l’impression de traîner des pieds, même si l’opération leur est fournie clé en main. La Banque de France s’est, pour sa part, engagée à participer financièrement à la reconstitution de ce décor unique aujourd’hui en butte à la lenteur administrative et à une certaine indifférence des pouvoirs publics. «  De Londres à New York, la communauté scientifique du XVIIIe  siècle attend ce projet avec impatience. Il faut agir maintenant  », explique Bertrand du Vignaud qui souhaiterait que les premiers vestiges soient ramenés d’Asnières à l’Hôtel Rohan-Strasbourg dès le début de l’année 2009.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°292 du 28 novembre 2008, avec le titre suivant : Le patrimoine en son for intérieur

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