Samedi 5 décembre 2020

Gilles Clément : « Nous sommes tous des jardiniers »

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 26 avril 2011 - 1595 mots

Gilles Clément s’est fixé plusieurs axes de travail et de réflexion : « le jardin en mouvement », « le jardin planétaire » et « le tiers-paysage » - Entretien avec un paysagiste engagé.

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Ingénieur agronome, globe-trotter et… écrivain, Gilles Clément (67 ans) enseigne aussi à l’École nationale supérieure du paysage de Versailles. Grand prix du paysage 1998, il est l’auteur, entre autres, du jardin du domaine du Rayol (Var), d’une section du parc André-Citroën et du jardin du Musée du quai Branly, à Paris. À l’occasion de la sortie de son dernier livre, Une brève histoire du jardin (Éditions Jean-Claude Béhar) et de l’inauguration, le 15 avril, d’une « école du jardin planétaire », à Viry-Châtillon (Essonne), il répond à nos questions.

JDA : Comment se porte la profession de paysagiste aujourd’hui en France ?
Gilles Clément :
Elle n’est, à proprement parler, pas en difficulté, comparée à d’autres. Dans chaque appel d’offres en lien avec des espaces non bâtis, il existe une demande quasi systématique de la présence d’un paysagiste, ce qui n’était pas le cas auparavant. Par ailleurs, il y a en France des écoles de formation du paysage qui sont plutôt de bon niveau. Les jeunes professionnels qui en sortent sont très dynamiques et inventifs.

Certains « anciens » critiquent néanmoins l’addiction à l’ordinateur de la jeune génération au détriment d’une connaissance du terrain. Qu’en est-il ?
G.C. : C’est un travers que l’on retrouve dans toutes les écoles. Il y a d’un côté une fascination et une aisance dans la fabrication des images. De l’autre, un abandon du texte et du terrain. Sur le plan esthétique, tout ce qu’ils produisent est présentable, ce n’était pas le cas il y a vingt ans. En revanche, le contenu, lui, y perd forcément, car tout le temps est passé sur le rendu et la réflexion en souffre. Autre défaut : le bagage concernant le vivant, à fortiori le monde végétal, est faible. Il faut arrêter de considérer que connaître le nom d’une plante est stupide. Face à tous les professionnels qui s’occupent de l’espace public, le paysagiste est le seul à connaître le nom des plantes. C’est sa spécificité. J’insiste beaucoup sur la taxonomie. C’est l’alphabet. Nommer les choses est très important, car ce qui n’a pas de nom n’existe pas.

Quelle est la qualité majeure de la nouvelle génération ?
G.C. : D’une manière générale, les jeunes paysagistes ont gagné en conscience politique. Après une sorte d’atonie intellectuelle, entre la fin des années 1980 et le début des années 2000, cela s’est réveillé. Tous les projets comportent aujourd’hui un fond de réflexion sur la société.

Vous travaillez depuis plusieurs années sur le « jardin en mouvement » et sur le « jardin planétaire » et, plus récemment, sur le « tiers-paysage ». Pouvez-vous expliciter ces trois concepts ?
G.C. : Le jardin en mouvement est issu d’une pratique et résulte d’une longue observation qui pourrait se résumer par « faire le plus possible avec – l’énergie, l’invention et le génie de la nature – et le moins possible contre ». En clair : observer la nature, la comprendre et en déduire les meilleures façons de nous positionner en tant qu’êtres humains, afin d’y trouver une simple place, une manière de vivre. Cela concerne aussi bien le petit jardin d’agrément ou de production que le jardin beaucoup plus vaste, et, au final, l’agriculture, l’élevage, la foresterie, les espaces de réserve… Bref, la planète entière !

Étymologiquement, le vocable « jardin » vient de l’ancien français « gart » qui signifie « clôture » ou « enclos ». Dans l’enclos, on protège ce que l’on estime être le meilleur, le plus précieux. Or ledit enclos n’a aucune réalité biologique parce qu’il est lié écologiquement à ce qui se passe juste derrière le mur. Idem avec l’enclos adjacent qui est lié à un troisième et ainsi de suite. Concrètement, tout est connecté et tout circule, grâce au vent, aux papillons, aux oiseaux, ou à nous-mêmes lorsque nous nous déplaçons. Le cadastre ne signifie rien. Les limites de l’enclos sont celles de la biosphère toute entière. Cette philosophie est donc applicable à ce tout que j’appelle le « jardin planétaire ». Ainsi avons-nous responsabilisé la totalité des citoyens de la planète sur leur rôle de jardinier, ce dont ils ne sont pas forcément conscients. Que nous soyons bons ou pas, nous sommes tous des jardiniers planétaires.

Que recouvre cette ultime notion que vous avez baptisée « tiers-paysage » ?
G.C. : Le tiers-paysage représente la part de mise en réserve d’espaces dans lesquels l’homme n’intervient pas. Il y a des lieux comme le sommet des montagnes qui n’ont jamais été occupés, mais aussi des terrains qui sont des « délaissés » récents, comme les friches jadis utilisées, puis abandonnées. Ces espaces sont des réservoirs d’une diversité qui, partout ailleurs, est chassée. Reste que ce sont des pools génétiques rares, uniques et riches. Une friche, un délaissé sont un trésor. Évidemment, ces espaces ne sont jamais regardés comme tels, mais comme des lieux que l’on peut éliminer. Or, ce sont des territoires de vie où viennent les plantes et les animaux et où, petit à petit, un équilibre se forme, avec un climax. Ces lieux sont précieux.

Le tiers-paysage est un outil politique pour celui qui gère la ville et qui décide d’occuper le terrain de telle ou telle manière. Imposer un terrain « vierge » est évidemment une décision politique. Il y a bien des architectes des bâtiments historiques qui interdisent de toucher à tel ou tel édifice. C’est bien, parfois, d’émettre cette protection au titre de la culture, mais ne pourrait-on pas en faire autant au titre de la nature ? C’est très important puisque notre avenir en dépend. Notre vie dépend beaucoup moins d’un bâtiment historique rare que de la diversité. Nous exploitons cette diversité pour vivre, nous en dépendons pour manger, pour boire. Respecter ces espaces est absolument vital. Même si, pour l’heure, ce n’est pas encore entré dans toutes les consciences.

Votre agence semble, aujourd’hui, redoubler de projets ?
G.C. : Effectivement, ils sont légion. Il y a, entre autres, la poursuite de l’aménagement du toit de la base sous-marine de Saint-Nazaire, deux grandes études sur les délaissés, l’une pour la ville de Montpellier, l’autre pour la Communauté d’agglomérations des lacs de l’Essonne, et un projet, en attente, à Maubeuge, celui du « Jardin du loup à crinière ». Nous travaillons aussi sur quelque 18 hectares de murs de pêches, à Montreuil-sous-Bois, ainsi que sur trois parcelles sur le plateau de Saclay, à Orsay, dont une ancienne pépinière. Nous avons enfin plusieurs projets à l’étranger : au Chili, en Bosnie, en Palestine, au Mexique et en Algérie.

Que vous inspire la dramatique actualité japonaise en regard d’un domaine qu’elle altère fatalement comme le paysage ?
G.C. : Il y a une irresponsabilité grave de ces gens qui décident du tout nucléaire. Ce sont des criminels. Jamais, depuis la catastrophe de Fukushima, la prise de conscience de la réalité du « jardin planétaire » n’a été aussi forte. Un événement qui se passe ici n’est pas sans incidence avec un autre qui se passe à l’autre bout de la planète. Si les gens, désormais, n’en ont pas conscience, c’est qu’ils sont décérébrés ! Cet événement tragique m’a amené à proposer une conférence sur les liens qui existent entre paysage et économie, intitulée « Le paysage du désendettement ».

Aujourd’hui, tout est soumis à la pression d’une économie ultralibérale. S’il existe, sur la planète, une arme de destruction massive, hormis ces bombes à retardement que sont les centrales nucléaires, c’est la Bourse. Ainsi, en Europe, tout est-il dirigé par un certain nombre de lobbies qui ont une très grande place à Bruxelles et qui jouent un rôle très important sur la mise en esclavage d’une population – les paysans – qui, elle, travaille sur le terrain, s’endette gravement et se retrouve à la merci de ce système, puisque pour se désendetter, ils n’ont comme solution que d’accepter les primes et les injonctions de cultures et de méthodes. Ces paysans n’ont même plus le droit de penser, n’ont plus d’initiatives sur leur propre territoire. C’est très grave. Ce n’est pas nouveau, mais cela s’est empiré, particulièrement depuis 2007.

En 2007 justement, peu après l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, vous avez décidé d’annuler « la totalité des engagements pris auprès des services publics et privés sur le territoire français, à l’exception des instances officielles ou non officielles où, de façon avérée, s’établit la résistance ». Est-ce toujours le cas ?
G.C. : Oui, c’est toujours le cas. Je ne veux pas cautionner ce gouvernement qui est le pire que nous ayons eu depuis que j’ai une conscience pour réfléchir. Il n’y a pas de pensée, pas de projet politique. On obéit à une seule règle : cela rapporte ou non.

On emploie à toutes les sauces des termes comme « Grenelle de l’environnement » ou « développement durable », mais cela ne veut rien dire. C’est juste du green business. « Environnement » est un mot désincarné, c’est ce que l’on maintient à distance, tout le contraire de l’immersion et de l’acceptation. Et « développement durable » est carrément un oxymore. Depuis trente ans, je fais de l’écologie, je sais que rien n’est durable dans notre métier. Tout évolue et tout se transforme constamment. Au final, c’est surtout du « développement ». En clair : de la consommation, de la vente. Ce modèle économique n’a strictement rien à voir avec l’écologie.

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Gilles Clément © Photo Belmar

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°346 du 29 avril 2011, avec le titre suivant : Gilles Clément : « Nous sommes tous des jardiniers »

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