Vendredi 22 novembre 2019

Du vert à tous les étages

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 27 avril 2011 - 1051 mots

À Paris, la Cité de l’architecture et du patrimoine accueille deux expositions - L’une, en deux parties,
autour de la nature urbaine - L’autre, dédiée au paysagiste brésilien Roberto Burle Marx.

La Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris, se met au vert. Et de quelle manière ! Deux vastes expositions se partagent l’espace entier des galeries haute et basse dédiées aux présentations temporaires. D’un côté donc, un opus en deux volets baptisé « La ville fertile, vers une nature urbaine ». De l’autre, une rétrospective sur le fameux paysagiste brésilien Roberto Burle Marx (1909-1994), intitulée « Roberto Burle Marx, la permanence de l’instable ».

À l’approche de la première exposition, on s’attend au pire. Pourquoi, dès qu’il s’agit de parler de « nature » ou de « jardin », une scénographie doit-elle fatalement user de la nuance… verte ? Ainsi le titre est-il inscrit avec un néon écriture… vert. Les voûtes sous lesquelles se déploie la présentation sont baignées de lumière fluorescente… verte. Pis, le visiteur a droit d’entrée de jeu à une reconstitution de… forêt vierge, à travers laquelle il déambule néanmoins par un « sentier » habillé de moquette et scandé de panneaux : « Merci de ne pas toucher les plantes ». Franchement, n’y a-t-il pas une façon plus subtile d’évoquer la nature que ces inéluctables clichés ? 

Vues insolites
Là est le principal problème de « L’objet du désir », premier volet de « La ville fertile, vers une nature urbaine » : la forme perturbe le fond. Montrés au travers de panneaux rétroéclairés, les projets, issus du monde entier et baptisés « Nouvelles alliances prospectives entre ville et nature », sont ordonnés selon quatre thèmes : forêts, prairies, friches, rives et rivages. La présentation est parfois aride : entre une simple maquette de bois – celle du Mémorial Rafic Hariri de l’architecte Marc Barani, sur la place des Martyrs, à Beyrouth – et, à l’autre extrémité de la représentation, la virtualité des films en images de synthèse, le visiteur manque parfois de clés (et d’information) pour entrer plus avant dans les réalisations. Certains projets réussissent néanmoins à étonner comme ce bucolique « Chemin buissonnier » élaboré, à New York, par James Corner Field Operations avec les architectes Diller Scofidio Renfro, résultat de la reconversion d’un chemin de fer (l’ancienne High Line) en un jardin « suspendu » générant des vues insolites sur Manhattan.

À l’étage supérieur, le second volet de « La ville fertile, vers une nature urbaine », intitulé « La fabrique du paysage », séduit, lui, davantage, quoiqu’on retrouve quelques petits tics inhérents, semble-t-il, aux scénographies « naturelles », comme ces troncs d’arbre qui font office de bornes vidéo… Mieux vaut donc s’asseoir et écouter les paroles des « 10 grands témoins », autour de cette aléatoire et subjective « notion de nature en ville ». Ainsi en est-il d’Augustin Berque, orientaliste et géographe, lequel pointe, par exemple, le notable paradoxe de « cette société citadine qui veut habiter sur tout le territoire », autrement dit, habiter à la campagne. « La motivation fondamentale de l’« urbain diffus », c’est que les gens veulent habiter près de la nature ou au sein même de la nature, souligne Berque. Or, ce mode de vie est celui qui a l’empreinte écologique la plus disproportionnée sur la planète ! » Les autres entretiens sont aussi éclairants.

L’exposition se découpe ensuite à travers une série de thématiques « élémentaires » : ciel, terre, eau, feu, temps, espace, milieu vivant. D’un côté, des projets (une quinzaine) de paysagistes actuels, décortiqués avec force plans, dessins, photographies, écrits… De l’autre, des films sur des réalisations (une quinzaine aussi), diffusés sur des écrans géants – pourquoi ces derniers sont-ils découpés en lanières alors que l’œil aurait tant apprécié une belle image d’un seul tenant ? Ne reste plus alors au visiteur qu’à aller se rendre compte in situ des jardins ici montrés, comme le suggère d’ailleurs à juste titre une sentence sur une cimaise apposée : « La meilleure façon de percevoir le paysage est de l’arpenter, de l’éprouver, de le traverser… » Dont acte !

La seconde exposition, « Roberto Burle Marx, la permanence de l’instable », elle, ne tombe (heureusement) pas dans le piège de la grandiloquence, quoique l’on n’échappe pas au ruban de moquette verte, certes plutôt discret cette fois. Initiée au Paço Imperial, à Rio de Janeiro (Brésil), en 2009, cette rétrospective a déjà été montrée à São Paulo et à Berlin. Si l’opus parisien – 550 m2 – est une version fortement amputée de la présentation carioca originelle – 3 000 m2 –, il n’en reste pas moins passionnant parce qu’il montre sous toutes ses facettes l’œuvre de ce paysagiste brésilien à la modernité revendiquée, l’homme qui fit du paysagisme tropical un art. 

Artiste polymorphe 
De ses premières esquisses utopiques jusqu’à des films qui montrent l’état actuel de ses réalisations (le parc de Flamengo à Rio, le Sitio, propre jardin de Burle Marx élevé, en 1985, au rang de monument national… ), de ses jardins pour les particuliers à ses grands projets publics, de ses dessins originaux de la mythique promenade de Copacabana à son étonnante toile du jardin du ministère de l’Éducation et de la Santé de Rio de Janeiro (architectes : Lucio Costa et Oscar Niemeyer), de son œuvre picturale jusqu’à ses créations de bijoux ou de costumes pour le théâtre, la variété ici affichée dessine un artiste polymorphe. Sur une vidéo, on voit même Burle Marx pousser la chansonnette, preuve d’une joie de vivre non dissimulée.

Pour prolonger ces quelques notes d’allégresse, le visiteur peut aussi relire le livre Dans les jardins de Roberto Burle Marx, réédité pour l’occasion (sous la direction de Jacques Leenhardt, éditions Actes Sud, 2011). Dans un captivant entretien, le paysagiste montre combien il était déjà visionnaire, parlant du jardin comme de « l’adéquation du milieu écologique aux exigences naturelles de la civilisation ».

LA VILLE FERTILE

Commissariat et scénographie : Nicolas Gilsoul, docteur d’État en sciences de l’architecture et du paysage pour « L’objet du désir » ; Michel Péna, paysagiste DPLG (Péna & Peña) pour « La fabrique du paysage »

ROBERTO BURLE MARX

Commissariat : Lauro Cavalcanti, directeur du Paço Imperial à Rio de Janeiro

Scénographie : Pierre Audat, architecte

Graphisme : Serge Barto, graphiste

LA VILLE FERTILE, VERS UNE NATURE URBAINE et ROBERTO BURLE MARX, LA PERMANENCE DE L’INSTABLE

Jusqu’au 24 juillet, Cité de l’architecture et du patrimoine, Palais de Chaillot, 1, place du Trocadéro, 75116 Paris, tél. 01 58 51 52 00, www.citechaillot.fr, tlj sauf mardi 11h-19h, jeudi jusqu’à 21h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°346 du 29 avril 2011, avec le titre suivant : Du vert à tous les étages

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