Mardi 10 décembre 2019

Frank Gehry maudit à Paris

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 15 février 2011 - 806 mots

L’annulation du permis de construire du bâtiment de la Fondation Louis Vuitton, élaboré par l’architecte américain, bloque le chantier entamé au Jardin d’Acclimatation de Paris.

PARIS - S’achemine-t-on vers un nouveau naufrage à l’image de celui de François Pinault sur l’île Seguin ? Le scénario qui frappe la Fondation Louis Vuitton n’est pas sans rappeler les déboires qu’avait rencontrés le milliardaire breton avant d’installer sa collection à Venise. Un jugement rendu le 20 janvier a, en effet, annulé le permis de construire accordé le 8 août 2007 à la Fondation, qui a fait appel à l’architecte Frank Gehry pour dessiner son bâtiment au Jardin d’Acclimatation, à Paris. Ce alors même que les fondations de la future institution ont déjà été creusées et que sa colonne vertébrale en béton a été érigée.

Le motif ? « Un point de détail », selon la Mairie de Paris qui a interjeté appel du jugement et a demandé un sursis d’exécution. Plus précisément, la règle d’implantation du bâtiment par rapport à une allée intérieure du Jardin d’Acclimatation, considérée par le tribunal comme une voie publique. « Cette voie n’est absolument pas une desserte publique, elle ne dessert rien », nous a affirmé Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris, chargée de l’urbanisme. Et d’ajouter : « Nous sommes choqués d’une forme de légèreté dans cette décision alors qu’il s’agit d’un sujet d’intérêt général. Nous avions obtenu l’autorisation de la commission départementale des sites et du ministre de l’Environnement, ainsi que l’accord des architectes des Bâtiments de France. »

Pour Jean-Paul Claverie, conseiller de Bernard Arnault, P.-D.G. du groupe LVMH, l’architecture de Gehry s’intègre parfaitement à son environnement. « Ce bâtiment est tout sauf agressif, assure-t-il. Il n’a aucune volonté hégémonique de s’imposer. Quarante arbres ont été abattus, mais on en replante quatre cents et on contribue à l’environnement végétal. On nous parle de bétonnage, mais les mètres carrés construits correspondent à ceux que nous avons récupérés sur d’anciens bâtiments qui existaient avant. » 

Indignations
Des arguments qui laissent de marbre la Coordination pour la sauvegarde du bois de Boulogne où se situe le Jardin. Déjà en février 2009, l’annulation partielle du règlement du plan local d’urbanisme relatif aux espaces verts avait jeté un froid sur le chantier et posé des questions sur la validité du permis de construire de la Fondation. La Coordination avait alors relevé que les bâtiments autorisés ne devaient pas comporter plus d’un étage. Celui de la Fondation n’en a certes qu’un seul, mais de 46 mètres de haut et composé d’une suite de mezzanines… « Il faut raser cet horrible projet. Je n’ai rien contre Gehry ni Arnault, mais leur bâtiment n’est pas à sa place, et la décision de l’implanter au bois de Boulogne n’est liée qu’à du copinage. La place d’un musée est sur un terrain constructible et pas sur un terrain qui n’est pas prévu pour cela. Nous sommes indignés depuis 2007, nous voulons défendre le Bois dans son intégrité d’espaces verts », martèle François Douady, président de la Coordination. Celui-ci juge aussi inopportun un musée au bois de Boulogne qu’une déchetterie dans un jardin privé (sic !). 

Pour Anne Hidalgo, la Fondation est un « cadeau pour les Pari-siens ». « Bernard Arnault donnera le bâtiment à la Ville dans cinquante ans. Si on veut éviter qu’il arrive ce qui s’est produit avec la Fondation Pinault, il faut que certains cessent de mettre en avant leur égoïsme », réplique-t-elle. Jusqu’au-boutiste, François Douady affirme avoir d’autres arguments à faire valoir devant la cour d’appel. Il se déclare même prêt à aller jusqu’au Conseil d’État. « Cela peut prendre trois ans, nous ne sommes pas pressés », déclare-t-il. Ce qui n’est sans doute pas le cas de Bernard Arnault, dont la Fondation devait initialement être inaugurée en 2010, avant que l’ouverture ne soit finalement reportée à 2012 puis mi-2013.

Un coin de voile levé sur la collection de la Fondation

« C’est une collection de parti pris », affirme Jean-Paul Claverie, conseiller de Bernard Arnault, P.-D.G. du groupe LVMH. Nous n’en saurons pas plus sur les axes de l’ensemble constitué par Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton. L’exposition organisée en 2009 au Hong Kong Museum of Art en a défloré certains pans, notamment la présence de Clemens von Wedemeyer, Keren Cytter, Shirin Neshat, ou du Grillo (1984) de Jean-Michel Basquiat acheté 4,9 millions de livres sterling (7,3 millions d’euros) en 2007 chez Phillips de Pury & Company à Londres. L’ensemble comporte aussi des artistes moyen-orientaux, comme Susan Hefuna, et chinois, notamment Zhang Huan et Cao Fei. La Fondation possède aussi Power Chords de Saâdane Afif. Elle a plus récemment acquis le film de Pierre Huyghe The Host and the Cloud (2009-2010), tourné dans l’ancien Musée des arts et traditions populaires au bois de Boulogne et coproduit par le groupe LVMH.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°341 du 18 février 2011, avec le titre suivant : Frank Gehry maudit à Paris

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