En Hongrie, le patrimoine à l’épreuve de la transition

À l’occasion de la Saison hongroise, regards sur un pays en mutation

Le Journal des Arts

Le 29 juin 2001

De juin à décembre, la Saison hongroise, finement baptisée MAGYart, invite le public français à (re)découvrir la culture magyare, aussi bien dans ses expressions contemporaines que dans son histoire millénaire. Si le changement de régime a favorisé l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes, comment le patrimoine a-t-il affronté ce bouleversement ? De nombreux chantiers ont été lancés, mais, dans l’évolution du système, les gouvernements successifs semblent n’avoir pas retenu que le meilleur du modèle occidental.

Au cours de son histoire mouvementée, la Hongrie, victime de sa situation géographique, a subi de plein fouet les soubresauts de l’Histoire, et son patrimoine a payé un tribut exagérément élevé à ces guerres et invasions. La plus funeste d’entre elles a certainement été l’occupation d’une grande partie du territoire par les Turcs (1526-1686). Le vandalisme étant une valeur partagée, l’architecture turque en Hongrie a été à son tour victime de destructions massives. Dans leur lutte contre les féodaux, les Anjou eux-mêmes, qui règnent sur la région au XIVe siècle, avaient fait détruire un certain nombre de forteresses. En sus des dommages infligés par la furie guerrière, la Hongrie s’est vu amputer des deux tiers de son territoire après le traité de Trianon en 1920. Une partie du patrimoine hongrois se trouve désormais en Slovaquie et en Transylvanie (Roumanie), deux régions qui avaient été épargnées par les Turcs.

Face à cet héritage réduit, la restitution du château de Mathias Corvin (roi de Hongrie de 1458 à 1490), à Visegrád, revêt un caractère symbolique, en même temps qu’il constitue une entreprise audacieuse. Situé à quelques kilomètres au nord de Budapest, sur la rive du Danube, ce palais royal avait été détruit par les Turcs, avant que les ruines ne soient rasées au XVIIIe siècle. Des fouilles ont été entreprises dès 1934, et, grâce à l’importance des fragments retrouvés sur le site, à flanc de colline, une reconstruction a été tentée ces dernières années. Le résultat est pour le moins surprenant. Difficile d’imaginer qu’il ne subsistait que la base des murs quand on voit le bâtiment s’élever jusqu’au premier étage. Dans la cour, au centre de laquelle a été remontée la Fontaine d’Hercule de Giovanni Dalmata, le rez-de-chaussée à baies ogivales est surmonté d’arcades en plein cintre, une juxtaposition visualisant la transition vers l’art de la Renaissance sous le règne de Mathias. Ce chantier à fort caractère identitaire – doté de 500 millions de forints (13,4 millions de francs) pour les trois dernières années, auxquels s’ajouteront 400 millions dans les quatre ans à venir – s’inscrit dans un grand programme de restauration, lancé pour le millénaire de la Hongrie. Deux autres lieux emblématiques sont concernés : le château d’Esztergom et la basilique de Székesfehérvár, où furent couronnés les rois jusqu’en 1540. La restitution de Visegrád s’apparente à celle du château royal de Budapest après la Seconde Guerre mondiale, mais ne doit pas occulter le problème épineux posé par la conservation des ruines de châteaux forts qui parsèment le pays.

Châteaux à vendre
S’ils restent debout, beaucoup de châteaux de la période baroque, transformés en écoles ou en hôpitaux sous le régime communiste, ont souvent été abandonnés au début des années 1990. Après avoir abrité un hospice, Gödöllö, attaché aux noms de François-Joseph et d’Élisabeth (Sissi) d’Autriche, fait l’objet d’importants travaux de restauration subventionnés par l’État, qui cherche par ailleurs un investisseur privé pour installer un hôtel dans une aile du château et en construire un autre dans le parc. Mais beaucoup de demeures aristocratiques situées dans des contrées un peu isolées ne bénéficient pas du même attrait que la résidence de Sissi, tout près de Budapest. Cherchant à restreindre au maximum le périmètre du patrimoine à sa charge, les pouvoirs publics essayent de vendre certains châteaux, ou, à défaut, d’en céder la jouissance à des particuliers qui se chargeraient alors de l’entretien. Aujourd’hui, 273 monuments appartiennent à l’État sur un total de 14 000. “Il faudrait en classer environ 10 000 supplémentaires, estime Katalin Granasztói, chef du département scientifique à l’Office national pour la protection des monuments historiques (OMvH). La nouvelle loi sur le patrimoine culturel prévoit une procédure d’inscription comme en France. Cela indique au propriétaire qu’il ne peut pas faire n’importe quoi.” En effet, contrecoup d’une période où l’État décidait tout, il est désormais difficile de faire entendre à des propriétaires sourcilleux un avis sur les questions de restauration. La création d’une sorte d’inventaire supplémentaire pourrait se révéler utile dans le cadre de la protection de l’architecture du XXe siècle. “Nous avons lancé un programme pour classer les bâtiments du mouvement moderne et des années 1960 et 1970, explique Katalin Granasztói. Au moins 1 500 édifices ont été proposés par les experts, dans tous les domaines : l’industrie, les sports...” Dans ce contexte, l’inscription sur une liste apparaît comme une bonne solution. En revanche, il ne se profile guère de solutions à court terme pour les quartiers d’habitation, dans les grandes villes, notamment Budapest. Datant de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ils apparaissent aujourd’hui dans un état alarmant, et les moyens manquent aux propriétaires pour les restaurer, malgré les tentatives des villes de constituer des fonds.

L’essor de l’archéologie
Parallèlement, l’archéologie vient de connaître des années fastes, et n’a pas souffert des difficultés économiques nées de la transition vers l’économie de marché. “Au contraire, indique Miklós Szabó, archéologue et commissaire de la Saison hongroise, en 1990, le programme d’autoroutes démarre en Hongrie. Grâce au système de l’archéologie préventive que nous avons adopté, 1 % du budget total a été consacré aux fouilles.” Celles-ci ont donné lieu à quelques “découvertes magnifiques”, comme deux sites celtiques très riches du IIIe siècle – Polgár et Sajópetri – dans la partie orientale du pays. Le néolithique a également fait l’objet de découvertes importantes (une exposition documentaire au Musée de Saint-Germain-en-Laye fera, à l’automne, le point sur ces avancées récentes).

En Hongrie, “le musée est aussi un centre de recherche, explique Miklós Szabó. Les conservateurs y sont nombreux, car les mêmes personnes réalisent les fouilles et s’occupent de la conservation. Il existe un réseau de musées départementaux très solide”. Or, celui-ci pourrait être menacé par la future loi sur le patrimoine culturel. En cours d’élaboration, celle-ci devrait être soumise au Parlement cet été ou à la rentrée, nous a indiqué le ministre hongrois de la Culture, Zoltán Rockenbauer. L’action de l’État en matière d’archéologie, de musées et de restauration du patrimoine, mais aussi de contrôle du commerce des objets d’art, serait désormais coordonnée par un institut central, avec des directions régionales. Cette organisation est ouvertement calquée sur le modèle français, alors que, dans le domaine de l’archéologie, il ne se distingue pas par sa cohérence.

Cette législation accompagne le mouvement de modernisation des musées. Inauguré en 1802, le Musée national est l’un des tout premiers d’Europe, en même temps qu’un des plus beaux exemples d’architecture néoclassique à Budapest. Entre le millénaire de la Hongrie et le bicentenaire de l’institution, de gros investissements sont programmés pour sa rénovation. Les espaces d’accueil monumentaux ont été refaits en 1996, le lapidarium en 1997. Actuellement, les salles préhistoriques sont fermées, rendant possible l’organisation d’expositions d’envergure en France. Héritage du régime communiste, le Musée national bénéficie par ailleurs d’un personnel nombreux, à faire pâlir d’envie les Français, avec pas moins de cinquante conservateurs dont douze archéologues, et cinquante restaurateurs. À la Galerie nationale, où est présentée toute l’histoire de la peinture hongroise, les conservateurs sont une quarantaine. Revers de la médaille, les salaires offerts à cette catégorie de fonctionnaires sont particulièrement modestes. Et il n’est pas dit que les finances publiques s’accommodent longtemps de ces effectifs pléthoriques. Déjà, l’État a commencé à se dessaisir de ses responsabilités. Séduit par les vertus supposées du modèle libéral en expansion, il a invité les musées à trouver des sponsors pour leurs expositions. Personne, bien entendu, n’a été formé à ce genre de tâches :”Le système a changé, mais pas les musées”, constate un conservateur. De plus, les entreprises ne se pressent pas pour subventionner la culture. Encore ne s’agit-il que des musées nationaux.

Au niveau local, la situation est parfois des plus précaires. À Pécs, à deux cents kilomètres au sud de Budapest, tout le centre-ville offre au visiteur un visage aimable avec ses nombreux édifices anciens, fraîchement repeints. En revanche, il n’a pas été jugé utile de ravaler la façade lézardée de la plus ancienne demeure de la ville, datant du XIIIe siècle, qui abrite le Musée Zsolnay. Celui-ci conserve une exceptionnelle collection de céramiques, produites par la manufacture éponyme depuis le milieu du XIXe siècle (celles de l’époque Art nouveau seront exposées à Nancy à l’automne), ainsi que toutes les archives de l’entreprise. Non seulement aucun budget n’est dégagé pour un aménagement muséographique digne de ce nom, mais on prête à la municipalité le désir de céder ce fonds, ou au moins d’en confier la gestion au secteur privé.

Une Saison magyare

Si, à la fin du XIXe siècle, la Hongrie et surtout ses artistes entretenaient des liens étroits avec Paris, ceux-ci se sont considérablement distendus par l’effet des accidents de l’Histoire. Bernard Faivre d’Arcier, commissaire français de la Saison hongroise en France, note ainsi que « les Français ont des images très parcellaires de la Hongrie ». Sans chercher à « donner une vision systématique », la manifestation propose un regard sur la culture magyare, qui insiste plus sur les musiques actuelles et le spectacle vivant. Toutefois, des expositions à caractère patrimonial complètent ce panorama non exhaustif. Petite session de rattrapage pour ceux qui auraient manqué l’exposition de Dijon sur la modernité hongroise en 1997, avec « La Hongrie ensoleillée » au château de Villandry (10/06-12/09), puis à Paris, à la mairie du VIe arrondissement puis à l’Institut hongrois. Dans la capitale toujours, le Musée Carnavalet retrace l’histoire mouvementée du château de Budapest, dans « Un château pour un royaume », jusqu’au 16 septembre. Par ailleurs, « L’Europe des Anjou 1266-1480 », à l’abbaye de Fontevraud, évoque la présence de la dynastie angevine sur les rives du Danube (lire p. 7). À l’automne, la saison se poursuit avec d’importantes expositions comme « Celtes de Hongrie » et « La Pannonie romaine », respectivement à Saint-Romain-en-Gal et à Lyon, ou « Les ors préhistoriques de Hongrie » au Musée des Antiquités nationales, à Saint-Germain-en-Laye. Nous y reviendrons.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°130 du 29 juin 2001, avec le titre suivant : En Hongrie, le patrimoine à l’épreuve de la transition

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