Jeudi 13 décembre 2018

De l’île Seguin à l’île aux Musées ?

L’art contemporain pourrait s’y installer

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 25 août 2000 - 904 mots

Alors que les projets se succèdent, certains imaginent déjà la création sur l’île Seguin, à proximité du Musée national de la céramique de Sèvres, d’un nouveau grand pôle culturel et artistique. Le lieu pourrait ainsi se transformer en musée privé consacré à l’art contemporain, et, pourquoi pas, accueillir quelques-unes des œuvres de la collection Renault, entreprise qui a tant marqué le lieu.

La rumeur enfle depuis quelques mois : l’homme d’affaires François Pinault chercherait un espace pour présenter au public sa collection d’art contemporain. L’acquisition, pour semble-t-il une douzaine de millions de francs, par le numéro trois au hit-parade des plus grosses fortunes de France, de la grande sculpture Split Rocker que Jeff Koons a réalisée pour l’exposition “La Beauté” à Avignon, n’a fait que renforcer les spéculations sur la création prochaine d’un tel lieu. Certains rêvent déjà d’une installation sur l’île Seguin de cette pièce monumentale conçue par l’ancien époux de la Cicciolina.

Le siège historique des usines de l’ex-Régie pourrait également accueillir quelques-unes des œuvres d’art appartenant aujourd’hui à Renault, un ensemble hérité d’une audacieuse politique de mécénat en art contemporain que la société finança pendant des décennies, avant d’être victime des affres de la crise du milieu des années quatre-vingt et d’être mise en veille par le PDG d’alors, Georges Besse.

L’aventure qui a lié Renault à l’art débute en 1967 quand, comme le rapporte Ann Hindry, aujourd’hui conservateur de la collection Renault, dans l’ouvrage Renault et l’art, une épopée moderne (Éditions Hazan), Claude-Louis Renard, cadre supérieur chargé des relations avec le personnel, propose une politique d’ouverture à l’art contemporain au PDG Pierre Dreyfus. Christian Beulac, directeur adjoint, expliquera plus tard, en 1974, les motivations de la firme dans le journal interne de l’entreprise, Renault Magazine : “Quelle est la place de l’art dans une civilisation industrielle qui nous concerne tous désormais et semble déjà donner naissance par elle-même à un nouveau style de vie ? (…) La machine, seule, ne saurait remplacer l’imagination créatrice de l’homme. Capable de satisfaire les besoins matériels de ce dernier, elle n’a pas pour vocation d’exprimer l’ensemble de ses aspirations.”

Et de fait, les artistes vont venir confronter leur propre imaginaire aux réalités d’un grand constructeur automobile au sein d’un programme fort justement intitulé “Recherches, art et industrie”. Arman est le premier créateur à bénéficier du prêt d’un atelier et de la fourniture de pièces détachées à partir desquelles il réalise une centaine de sculptures et de reliefs tous titrés Accumulations Renault. De nombreux artistes suivront, parmi lesquels des jeunes comme Alain Jacquet, Jean-Michel Sanejouand ou Jean-Pierre Raynaud. Ce dernier expose même sous le titre “Rouge Vert Jaune Bleu” au Musée des arts décoratifs de Paris, en 1972, un ensemble d’objets réalisés à partir de diverses pièces détachées de Renault 4, alignements de moteurs, de roues et d’ailes colorées. Parallèlement à ces programmes d’accueil d’artistes, la société va organiser des expositions dans le sud de la France, à l’abbaye de Sénanque puis à celle de Montmajour, dans les Bouches-du-Rhône.

Cette politique d’accueil et de diffusion des œuvres d’artistes contemporains va naturellement donner lieu, en 1973, à un programme de commandes pour le nouveau siège social de Renault au 34 quai du Point-du-Jour, à Boulogne. Ainsi, Victor Vasarely réalise des panneaux de bois pour le restaurant des ingénieurs et des cadres, Jean Dewasne des panneaux au rez-de-chaussée et sur les trois premiers paliers du bâtiment informatique, Luc Tomasello effectue l’aménagement de l’auditorium Pierre-Dreyfus, Jesús Rafael Soto et Julio Le Parc conçoivent des peintures formant frise dans la cafétéria du personnel. D’autres pièces sont créées in situ pour le Centre technique de Rueil-Malmaison, à l’exemple des sérigraphies sur Formica de Simon Hantaï pour le restaurant du personnel ou du mur de brique Les Obliques imaginé par Jean Degottex pour la salle polyvalente.

À côté de ces créations attachées à un bâtiment – même si certaines ont été récemment réinstallées dans les nouveaux locaux du groupe –, Renault a également constitué une collection d’œuvres dont certaines sont toujours accrochées dans les bureaux. Cet ensemble éclectique, qui fait parfois écho à des collaboration avec des artistes, comme les pièces d’Arman, de Jean Dubuffet, d’Erró, de Vasarely, comprend aussi des créations acquises indépendamment, comme celles de Matta, d’Alechinsky, de Tapiès, de Sam Francis ou même d’Albert Gleizes.

Si la gestion de ce fonds n’a pas toujours été toujours exemplaire, les choses sont maintenant rentrées dans l’ordre et cette collection, issue d’un véritable élan utopique tendant à tisser des liens entre l’art et l’industrie, constitue à présent un témoin historique de premier ordre sur l’une des rares actions de mécénat en faveur de l’art contemporain menées à grande échelle dans notre pays. Si aujourd’hui certaines de ces créations restent encore “en vie” dans les locaux de l’entreprise, l’idée de réunir ces œuvres qui ont pris un caractère historique dans un musée, qui plus est sis sur l’île Seguin, n’a jamais été aussi pertinente. Cette installation permettrait en tout cas de marquer l’attachement de l’entreprise à un lieu qui a participé à sa destinée – réelle et fantasmée –, mais aussi de saluer l’une des politiques culturelles d’entreprise les plus audacieuses et ambitieuses, celle de marier l’art à l’industrie.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°109 du 25 août 2000, avec le titre suivant : De l’île Seguin à l’île aux Musées ?

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