C’est gratuit et ça peut rapporter gros

Le Journal des Arts

Le 22 mai 1998

Si les établissements gratuits sont confrontés à des difficultés financières particulières, en revanche, ils attirent plus souvent la générosité des mécènes et accueillent davantage de visiteurs : autant de clients potentiels pour leurs services payants annexes, comme la cafétéria, la librairie ou les locations d’audioguides.

Avec ses 3 644 visiteurs annuels, le Musée Hébert, à Paris, récolte quelque 31 124 francs. Il est évident que les frais de personnel de caisse, l’amortissement et l’entretien de la billetterie dépassent largement les recettes. Une réalité que reconnaît Anne Vincent, à la Réunion des musées nationaux : “Instaurer un droit d’entrée n’est pas toujours rentable, mais c’est nécessaire au nom de la cohérence générale. Pourquoi faire payer l’un et pas l’autre ? D’autre part, dans un petit établissement, la caissière joue en même temps le rôle d’hôtesse d’accueil, un poste à prévoir de toute manière”.

Il reste cependant difficile d’évaluer la performance économique réelle de la tarification dans les musées. Pour les collectivités territoriales, qui gèrent les musées classés et contrôlés, les cas de figures sont trop disparates pour être lisibles. D’autre part, l’affectation des recettes relevant de la décision des élus, celles-ci peuvent très bien être utilisées pour d’autres dépenses et ne pas revenir aux musées.

Quant aux 150,5 millions de francs recueillis en 1995 aux caisses des 33 musées nationaux – pour un coût d’exploitation de la billetterie de 26 millions de francs –, ils ne permettent guère d’extrapoler, puisqu’ils concernent plusieurs établissements très importants où le plein tarif s’applique souvent, grâce aux touristes. Contrairement à ce qui se passe ailleurs, ces recettes sont destinées aux acquisitions (61,1 millions de francs) et, dans une moindre mesure, aux frais de fonctionnement des établissements, en fonction de leur fréquentation.

Le coût de la gratuité
Ces deux postes de dépenses sont d’ailleurs les premiers à pâtir dans les cas de gratuité d’accès. Ainsi, à Londres, après avoir vu ses crédits d’acquisition chuter de 1 425 000 livres sterling en 1995-1996 à 500 000 en 1997, le British Museum a envisagé d’instaurer un droit d’entrée. Le conseil d’administration, conscient de la valeur exemplaire de l’institution, a finalement décidé de maintenir la gratuité, mais au prix d’une tarification croissante des services et des expositions, d’une réduction des dépenses prévues pour les acquisitions et d’une facturation de tous les coûts engendrés par le prêt de ses œuvres, ce qui risque de se retourner contre le musée pour ses propres expositions. Cette manœuvre a eu pour effet de provoquer un réengagement du gouvernement britannique, sous la forme d’une aide spéciale aux établissements gratuits.

Les contrecoups de la tarification
À l’inverse, en 1985, le Victoria & Albert Museum a demandé aux visiteurs une participation volontaire qui lui a permis de rouvrir le vendredi et de couvrir 20 % de ses frais de fonctionnement, avant de mettre en place un droit d’entrée obligatoire en octobre 1996.

Étant donné les baisses de fréquentation significatives qui suivent ce genre de modification, la tarification a des contrecoups négatifs certains, bien que mal évalués. Les dépenses des visiteurs dans les boutiques et les restaurants sont évidemment fonction de leur nombre. De plus, il semble que le public prévoie un budget global pour sa sortie au musée. D’après Neil MacGregor, directeur de la National Gallery de Londres, ce qui n’est pas déboursé à l’entrée le sera plus loin dans l’établissement.

Le système des cotisations volontaires permet par ailleurs des rentrées d’argent notables : au Victoria & Albert Museum, environ 40 % des visiteurs donnaient une contribution, pour un total annuel évalué à près d’1 million de livres (environ 10 millions de francs), auquel il faut ajouter un mécénat de 1,8 million de livres. Aujourd’hui, la billetterie obligatoire rapporte autour de 3 millions de livres. Le gain de 2 millions de livres se joue sur le maintien au même niveau du mécénat.

Or, certains donateurs sont très attachés au principe de la gratuité : Sir Dennis Mahon a ainsi annulé l’été dernier un legs à la Walker Art Gallery de Liverpool, après l’instauration d’une tarification. Le musée y perd un Guerchin, un Giordano, un Mola et une copie ancienne d’un tableau du peintre Matthias Stomer par William Dobson. Le manque à gagner se chiffre ici en millions et contrebalance le problème du budget d’acquisition. Le même Dennis Mahon a promis un legs représentant environ 35 mil­lions de livres (345 millions de francs) à la National Gallery qui, selon Neil MacGregor, aurait reçu plus d’un million de livres en legs, un nombre important de dons directs en 1997 et une moyenne annuelle de 250 000 livres par donation.

D’autre part, les mécènes préfèrent manifester leur générosité envers un établissement très visité. En Europe, les records de fréquentation sont détenus par le British Museum et la National Gallery, les deux musées phares de la gratuité. Récemment, des entreprises britanniques et des personnalités françaises comme Yves Saint Laurent, Michel David-Weill et Pierre Bergé ont versé 4 millions de livres pour la rénovation d’une aile à la National Gallery.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°61 du 22 mai 1998, avec le titre suivant : C’est gratuit et ça peut rapporter gros

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