Art contemporain

Un pont Eiffel entre la France et la Chine

Par Colin Cyvoct · L'ŒIL

Le 18 décembre 2014 - 1374 mots

SHUNDE / CHINE

En novembre dernier, dans le cadre de l’année France-Chine, a été inauguré un parc de sculptures à Canton conçu comme un véritable « pont culturel » entre la France et la Chine.

Venu de Pékin pour l’inauguration du Parc d’art sino-français de Shunde, M. Lu Jun, ancien ministre conseiller de l’ambassade de Chine en France, explique dans un français parfait comment la région de Canton est devenue l’une des plus riches de Chine. Le développement des nouvelles technologies et une montée en gamme de la production industrielle doivent être accompagnés d’une volonté de hisser Canton (Guangzhou en chinois, province du Guangdong), au rang de capitale culturelle. L’inauguration officielle du Parc de sculptures de Shunde le 20 novembre 2014, à laquelle est présent Alin Avila, commissaire associé du Parc d’art sino-français de Shunde, apparaît donc comme un symbole fort. Situé dans le quartier en construction de Ronggui, ville de Foshan, à une heure en voiture de Canton, le parc accueille déjà une quinzaine de sculptures spécialement imaginées et réalisées pour le site par des créateurs français, en résonance avec une quinzaine de sculptures d’artistes chinois. Une vingtaine d’autres œuvres doivent les rejoindre dans les prochains mois. Ce parc se veut un pont culturel entre la Chine et la France.

Au départ, une catastrophe patrimoniale
Cette symbolique du pont est à l’origine et au cœur du projet. L’aventure commence par un fait divers plus cocasse que dramatique. Le 5 mai 2012 à Bayonne, deux des cinq tronçons d’un pont en construction franchissant l’Adour s’effondrent. Il n’y a pas mort d’homme. L’ouvrage, achevé depuis, remplace un pont « Eiffel », entré en service en 1864, il y a 150 ans. Le vieux pont possède toutes les caractéristiques des technologies que Gustave Eiffel développera plus tard pour construire la tour Eiffel, symbole mondialement reconnu de la révolution industrielle du XIXe siècle. Un jeune artiste chinois ayant vécu plus de dix ans en France, Fan Zhe, tire de ces événements une réflexion sur l’art et la société. La modernité porte en elle-même sa propre finitude. Artiste contemporain qui pense le monde à l’aune de l’art, Fan Zhe (son prénom, Zhe, signifie « philosophe ») comprend que les vestiges du pont « Eiffel » constituent un matériau porteur d’une véritable mémoire de ce que fut la modernité il y a un siècle et demi. Il décide d’acheter près de deux cents tonnes de cette ferraille vouée à la destruction dans les hauts fourneaux.

Mais que faire de ces reliques rongées par la rouille ? Seul un ambitieux projet paraît digne de l’importance symbolique de ces vestiges historiques. La rencontre de Fan Zhe avec Chen Tianpei, président du groupe immobilier East Coast et promoteur de plusieurs grands projets immobiliers, s’avère déterminante. Il importe à M. Chen de ne pas bétonner sans retenue tous les espaces disponibles, avec un souci de tenter de préserver une certaine harmonie entre l’homme et la nature, un énorme défi dans la Chine d’aujourd’hui ! Ainsi naît entre les deux hommes l’idée de réaliser un grand parc de sculptures de 200 000 m2 réunissant une cinquantaine d’œuvres réalisées par des artistes chinois et français, invités à recycler les matériaux ayant appartenu au pont « Eiffel » et/ou à travailler sur l’idée de modernité, inexorablement condamnée à devenir obsolète.

Un parc philosophique
Dans une agglomération de plus de 16 millions d’habitants, enchevêtrement sans limites de constructions de toutes hauteurs et de tous styles – y compris de gigantesques tours aux volumes somptueusement audacieux, telle la tour de Canton de 600 m de haut – l’homme est « dominé » par le monde qu’il a construit. Seuls les arbres, superbes et nombreux dans la ville, peuvent être perçus dans une dimension à la mesure du corps. Dans cet univers, le Parc de sculptures de Shunde apparaît comme un jardin philosophique. Immergé dans un espace où nature et réalisations humaines sont à la mesure de son corps, le promeneur peut ressentir la présence des sculptures en toute harmonie ou inquiétude, peu importe, mais au plus près de son humanité.

Dès l’abord, le parc semble habité de multiples vitalités. En majesté sur une petite île oblongue, Aurore, silhouette rayonnante en métal doré ciselé par l’espace, irradie d’ardentes énergies (Bruno Durieux, né en 1944). Non loin, Le Cheval d’arc-en-ciel ? de Luo Peng (né en 1978) apparaît comme un précieux rêve enfantin. Plus rude semble Où est passé le peuple ?, un impressionnant camion de Zhang Xiaotao (né en 1970). Phoenix, de Quentin Garel (né en 1975), le Paysage citadin de Weng Fen (né en 1961), la tour Arc-en-ciel de Wang Guangyi (né en 1957), Paille et tour Eiffel de Feng Feng (né en 1966), les visages de Pat Andréa (né en 1942) ou les grosses pierres de François Weil (né en 1964) émergent dans les espaces du parc en toute sereine évidence. Les Visiteurs du soir de Michel Wohlfahrt (né en 1949), soit quarante-neuf femmes et hommes figés dans un destin parfaitement symétrique, des éléments du pont « Eiffel » pas encore définitivement rassemblés par Sui Jianguo (né en 1956), le Banc d’Eiffel de Hans Bouman (né en 1951) ou le Mille-Pattes de Konrad Loder (né en 1957) émergent dans ce paysage traversé par des bras de la Rivière des perles, en attendant d’être rejoints par des sculptures de Peter Klasen (né en 1935) et de Bernard Pagès (né en 1940).

Les cavaliers de Luo Peng
Exposés au Flower City Art Museum, un centre d’art privé à Canton situé dans un immeuble de trente-deux étages, les cavaliers en bronze de Luo Peng (auteur du Cheval d’arc-en-ciel ? au Parc de Shunde) apparaissent de facture classique et vigoureuse. La visite de l’atelier de l’artiste, professeur à l’école des beaux-arts de Canton, peut être déconcertante pour un œil occidental. De nombreuses pièces abordent des univers et des styles aux antipodes les uns des autres. Des têtes de chevaux dorées aux abondantes crinières en textile du même or côtoient un vélo tout en fil de fer ou de surprenantes compositions arborées, chaque œuvre étant réalisée avec une impeccable maîtrise technique.  

L’artiste Fan Zhe
Artiste chinois parfaitement francophone, Fan Zhe (né en 1977) est convaincu que l’art est une utopie vitale, une des rares pratiques humaines dont l’essence échappe à l’usure du temps. Il a créé le P’Art sino-français avec l’objectif de proposer à des artistes chinois et français de redonner vie à des éléments du pont « Eiffel » de Bayonne. Directeur artistique du Parc de sculptures de Shunde, Fan Zhe met à l’épreuve l’idée que le passé peut se conjuguer au présent. Photographe, sculpteur, il a réalisé une sculpture monumentale, Réforme, pour le parc de Shunde : un container, élément essentiel de l’expansion économique chinoise, posé verticalement, ouvre ses quatre pans abruptement déchirés telle une pieuvre ou une araignée géante d’une puissante présence. L’artiste aime les symboles forts : n’a-t-il pas fixé 100 000 allumettes auxquelles il a mis le feu après avoir disposé au-dessus un portrait de Mao par Warhol ? La flamme fut tellement gigantesque que les pompiers accoururent.  Fan Zhe expose du 12 au 18 janvier 2015 à Paris à la galerie A2Z, 24, rue de l’Échaudé dans le 6e.

Le Lampadaire de Tien An Men
Shen Shaomin (né en 1956) a créé pour le parc de Shunde Lampadaire de Tien An Men, une réplique exacte des nombreux lampadaires de la grande place historique, tous équipés de caméras de surveillance. La sculpture Où est passé le peuple ? de Zhang Xiaotao évoque un massif engin militaire blindé inspiré par le visuel d’un ancien billet de banque chinois. Le titre est explicite. Où se trouve la ligne rouge à ne pas franchir par les artistes chinois pour ne pas être inquiétés ? 

Mao et de Gaulle
L’ouverture du Parc de sculptures de Shunde est une manifestation organisée dans le cadre de l’Année France-Chine 50, célébrant le cinquantième anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et la Chine de Mao, le 27 janvier 1964. Li Ming (né en 1957) et Catherine Val (née en 1924) ont réalisé des sculptures évoquant les signatures de Mao et de de Gaulle, afin d’« immortaliser » dans le parc de Shunde cette rencontre, souhaitée par les deux hommes, mais qui n’a pu se réaliser.

Parc d’art sino-français de Shunde, 32, rue Wai Huan, Xiao Huang Pu, Ronggui, Arrd Shunde, Ville de Foshan 528303, www.zhe-art.com

Du 12 janvier au 18 février 2015, jour du nouvel an chinois, 15 galeries parisiennes proposent un parcours, « Bonds et rebonds », exclusivement consacré à des artistes chinois. www.areaparis.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°675 du 1 janvier 2015, avec le titre suivant : Un pont Eiffel entre la France et la Chine

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