Monument

Reconversion - L’Hôtel-Dieu de Lyon perd son âme

Requiem pour le grand musée médical de Lyon

Ce chef-d’œuvre de l’architecture hospitalière du XVIIIe siècle se mue en pôle commercial, hôtelier et culturel de prestige. Le sort de ses riches collections d’histoire médicale est incertain

Par Gabriel Ehret · Le Journal des Arts

Le 27 septembre 2016

LYON

L’hôpital de l’Hôtel-Dieu de Lyon, qui a cessé son activité en 2010, doit être transformé en un pôle accueillant un hôtel de luxe, un centre de congrès, des commerces. La reconversion devait aussi intégrer un « grand musée de la santé » conçu à partir des collections du Musée des Hospices. Mais l’initiative a fait long feu devant le projet d’une Cité de la gastronomie.

LYON - L’Hôtel-Dieu marque puissamment le paysage au cœur de Lyon. La façade que Jacques Germain Soufflot lui dessina en 1740 accompagne le Rhône sur une longueur de 375 mètres, son dôme central se rehausse d’angelots portant un globe terrestre et une croix, et derrière se déploie une grappe de clochetons et coupoles s’échelonnant du XVIIe au XIXe siècle. Nombreux sont les habitants qui ont une affection particulière pour ce monument où ils sont nés ou ont été soignés, et dans lequel l’activité hospitalière a perduré jusqu’en 2010. Soit un an avant que l’ensemble des bâtiments soient classés au titre des monuments historiques, et qu’une promesse de bail à construction intervienne entre les Hospices civils, propriétaires des lieux, et Eiffage. Selon cet accord, le major du BTP y intégrera un hôtel Intercontinental 5 étoiles, un centre de conventions, ainsi que des commerces, restaurants et bureaux, sans oublier le riche musée d’histoire médicale que les Hospices avaient créé ici en 1936. Les études pour la réalisation de ce programme avaient déjà bien avancé quand un projet de « Cité de la gastronomie » s’invita dans la partie, ardemment soutenu par Gérard Collomb, maire de la Ville et président des Hospices.

L’Hôtel-Dieu, 1184-2009
Entrer plus avant dans cette reconversion de l’Hôtel-Dieu et ses controverses demande de saisir l’âme du lieu, modelée par des siècles d’humanisme social et d’excellence médicale. Fondé en 1184 pour secourir miséreux et voyageurs, l’hôpital du Pont-du-Rhône devient le plus important de la cité quand Rabelais, nommé médecin, y développe une thérapeutique prenant en compte la psychologie du malade, et se fait précurseur de la diététique, en insistant sur l’importance des fruits. Le siècle suivant réalise les plus anciens bâtiments subsistant aujourd’hui, chapelle, cloître et dôme des Quatre-Rangs, ce dernier ainsi nommé pour les quatre longues salles de malades qui s’y joignent en croix. C’est devant ces constructions que Soufflot donne à l’Hôtel-Dieu sa façade monumentale, selon le désir des échevins d’impressionner les voyageurs arrivant devant la cité. Cette façade reçoit l’enfilade des salles de malades, le grand dôme au centre doit éliminer les miasmes.

L’institution ne cessera plus de briller par son excellence médicale, en témoigne la greffe d’un organe que pour la toute première fois au monde le chirurgien Mathieu Jaboulay tente en 1906. Mais en 2009, les Hospices et la Ville annoncent que les 40 000 mètres carrés d’enfilades ponctuées de cours n’assurent plus les besoins fonctionnels d’un hôpital moderne, et que l’arrêt des soins permettra d’y réaliser un hôtel de classe internationale, ses services associés (centre de conventions, restaurant gastronomique), ainsi que des activités tertiaires et commerciales. Les autres objectifs annoncés étant la restauration du monument et son ouverture au public.

L’équipe lauréate de la consultation, composée d’Eiffage, de l’agence AIA Associés (Albert Constantin), de Didier Repellin, architecte en chef des Monuments historiques, et d’Intercontinental, intègre dans sa proposition le Musée des Hospices civils, maintenu voire enrichi par les collections venues d’autres institutions locales. Eiffage va même travailler un temps avec les associations et organes scientifiques partisans d’un « pôle régional de promotion de la santé », qui informerait la population, notamment la plus démunie, sur toute question de santé, et aiderait les instances sanitaires à développer la prévention. Perpétuant ainsi dans les murs de l’Hôtel-Dieu sa tradition d’humanisme social, le projet est relayé par une pétition diffusée sur le Web et reçoit le soutien du cardinal primat des Gaules, qui en appellent au maire, président des Hospices. Le manque de moyens financiers en aura raison.

Point de « grand musée de la santé »
L’idée de faire du Musée des Hospices le « grand musée de la santé à l’Hôtel-Dieu » progresse  simultanément, portée par des personnalités du monde médical et de la société civile que fédère le professeur René Mornex, ancien vice-président des Hospices. Adressée à Gérard Collomb, une pétition ayant recueilli des milliers de signatures plaide pour ce projet qui consiste à enrichir les collections du musée en place par d’autres collections lyonnaises : musées d’histoire de la médecine, d’anatomie et d’art dentaire, tous trois hébergés par l’Université, ainsi que le fonds radiologique Renaud. L’ambition est de créer le pôle national de référence s’agissant de l’histoire de la médecine, dont les 15 500 numéros au catalogue du Musée des hospices montreraient le versant local, par des instruments chirurgicaux et certains ustensiles uniques comme la seringue de Pravaz, des objets témoignant de la vie dans les hôpitaux (mobilier, tapisseries, céramiques…), mais aussi des liens entretenus par les établissements de soin avec la ville.

« Après cinq ans de lutte, confie aujourd’hui le professeur Mornex, je dois rendre les armes. Le refus du maire de mettre le moindre euro, pour ne pas grever les finances publiques, a dissuadé d’éventuels mécènes. » C’est qu’entre-temps, aussi, l’État a accepté la candidature de Lyon à intégrer le réseau des Cités internationales de la gastronomie – dont les autres villes membres sont Tours, Dijon et Paris-Rungis. Pareil établissement au sein de l’Hôtel-Dieu serait évidemment plus alléchant pour le grand public qu’une institution muséale montrant les souffrances du corps…

Des points mémoriels dans la Cité gastronomique ?
Les quatre Cités de la gastronomie devant chacune développer une thématique propre, Lyon a choisi celle des relations entre nourriture et santé. Reviennent tout de suite à l’esprit Rabelais médecin diététicien avant la lettre, et les pièces du musée des Hospices ayant trait à l’alimentation : impensable de ne point les intégrer au parcours de la Cité de la gastronomie. René Mornex, frustré de son grand musée, n’essaie-t-il pas de faire adopter l’idée de « points mémoriels » qui montreraient au fil des bâtiments de l’Hôtel-Dieu l’importance des avancées scientifiques y ayant vu le jour ? Il a d’ailleurs monté l’exposition « Les “trente glorieuses” de la médecine lyonnaise », au tournant des XIXe et XXe siècles, programmée en octobre au fort de Vaise (Lyon-9e). Sur ces points mémoriels, Georges Képénékian, premier adjoint au maire – et urologue réputé – reste réservé : « Il faudra voir, dans les expositions temporaires de la Cité, ou parmi les bâtiments de l’Hôtel-Dieu, s’il est possible de pratiquer des rappels homéopathiques de cette histoire lyonnaise. » Pareille hypothèse n’a pour l’heure été creusée ni par AIA et Didier Repellin, côté maîtrise d’œuvre, ni par les Hospices, restant propriétaires des lieux et des collections du musée, ni par Eiffage, qui a engagé le chantier de la reconversion en avril 2015.

Les travaux ont entraîné le stockage des collections du musée, mises à l’abri aux archives municipales et à la bibliothèque municipale. Les seuls éléments restés en place sont les superbes boiseries des XVIIe et XVIIIe siècles qui ornaient apothicairerie et salle des archives de l’hôpital de la Charité, récupérées à la destruction de celui-ci. Inamovibles, elles resteront aux Quatre-Rangs, où s’installera la Cité de la gastronomie. Nul ne sait comment ce décor sera intégré à la Cité, dont les scénographes doivent être choisis en 2017.

Pour l’heure, Sergueï Piotrovitch d’Orlik, conservateur du musée expulsé, met le projecteur sur quelques-uns de ses trésors au moyen d’expositions visibles sur le Net (1).
Mais, ô surprise, la commune de Rillieux-la-Pape en périphérie lyonnaise vient de prêter une partie d’une caserne désaffectée pour une tout autre initiative : un « Musée des sciences médicales et de la santé », porté par un collectif de médecins, universitaires et historiens en la matière, que représente Jean-Christophe Neidhardt. Sont déjà arrivées les collections du musée d’anatomie, bientôt certaines du musée d’art dentaire. Deux composantes, on s’en souvient, du projet de « grand musée » à l’Hôtel-Dieu…

Légende photo

Vue de la façade de l'Hôtel-Dieu, sur les berges du Rhône, Lyon. Photo D.R.
Projet d'aménagement de la Cour du Midi, Passage de l'HoÌ‚tel-Dieu, cour haute. © Asylum.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°464 du 30 septembre 2016, avec le titre suivant : Requiem pour le grand musée médical de Lyon

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