Mercredi 21 octobre 2020

Restitutions

TRAFIC D’ART

Les fondateurs du Musée de la Bible pris la main dans le sac

Hobby Lobby, ou l'histoire d'une transaction pas très catholique

Par Shahzad Abdul (correspondant à Washington) · Le Journal des Arts

Le 20 septembre 2017 - 1210 mots

La grande enseigne de décoration américaine a acquis pour plus de 1,5 million de dollars d’antiquités pillées en Irak. En toute innocence, clament ses propriétaires, par ailleurs financeurs du futur « Musée de la Bible ».

New York. Jusqu’à l’été dernier, si vous disiez « Hobby Lobby » à un Américain, il vous répondait neuf fois sur dix « lutte contre l’avortement ». Mais depuis la drôle d’affaire qui a éclaté au grand jour début juillet, on rétorque désormais aussi « trafic d’art ».

Hobby Lobby, pourtant, n’est ni un groupe de pression ni une organisation de malfaiteurs qui œuvre dans l’ombre : il s’agit simplement d’une grande enseigne de décoration, fondée en 1972 à Oklahoma City par David Green. Avec son frère Steve, désormais président de la firme, les deux patrons chrétiens évangéliques se sont fixé la religion comme cadre, dans leurs vies privées comme dans leurs activités. C’est ce qui a poussé Steve Green à se mettre en quête d’objets bibliques et à importer aux États-Unis, sans le savoir jure-t-il, des milliers d’antiquités pillées en Irak – des faits qui ont valu à la chaîne de déco une retentissante condamnation de la justice américaine au cœur de l’été. Hobby Lobby a accepté de régler 3 millions de dollars (plus de 2,5 millions d’euros) d’amende ainsi que de restituer les objets obtenus pour 1,6 million de billets verts dans des circonstances troublantes.

Des modes d’acquisition très suspects
En juillet 2010, soit exactement six ans plus tôt, Steve Green s’était rendu aux Émirats arabes unis flanqué d’un expert pour y rencontrer trois marchands d’art établis en Israël, qui lui ont donné un aperçu des plus de 5 500 objets à saisir.

Sur le lieu du rendez-vous, les pièces d’art sont présentées sans grand soin, à même le sol pour certaines, empilées sur une table basse ou entassées dans des cartons, souvent sans protection. Il y a là des centaines de tablettes cunéiformes de l’époque mésopotamienne ainsi que des sceaux cylindriques anciens. D’où proviennent les objets et comment s’assurer de leur authenticité ? Le propriétaire n’est pas présent – et Steve Green ne le verra jamais –, mais il a acquis les objets sur des marchés locaux, assurent les vendeurs, qui promettent de fournir des certificats.

L’opération était « truffée de signaux qui auraient dû attirer l’attention », selon le procureur de Brooklyn, à New York, chargé de l’affaire. Négociations réalisées uniquement par des intermédiaires, virements effectués sur les comptes de sept personnes différentes et jamais sur celui du propriétaire supposé des œuvres… Même l’expert consulté par Hobby Lobby a relevé que l’acquisition présentait « un risque considérable ».« On estime entre 200 000 et 500 000 le nombre d’objets pillés sur des sites archéologiques en Irak depuis le début des années 1990 », a expliqué à l’entreprise ce spécialiste dont le nom n’a pas été révélé. « Les sceaux cylindriques et les tablettes cunéiformes sont particulièrement populaires sur le marché et ont probablement été pillés », a-t-il ajouté.

Malgré tout, Hobby Lobby s’est lancé dans l’achat. Rapidement, les premiers colis sont arrivés par la société de transport aérien FedEx à Memphis, dans le sud des États-Unis, estampillés comme des« carreaux de céramique » ou des « carreaux d’argile » en provenance de Turquie et d’Israël, mais pas d’Irak. Les premières saisies ont été effectuées très vite, au cours de l’année 2011, et toutes les œuvres ont été récupérées par les autorités.

La chaîne, qui a accepté dans le cadre du règlement judiciaire de revoir ses procédures internes, a expliqué son entêtement par « la mission et la passion de la compagnie pour la Bible ». À l’époque, souligne-t-elle, Hobby Lobby « était nouvelle dans le monde de l’acquisition de ces objets et n’avait pas pleinement conscience de la complexité du processus », ce qui a conduit à des « erreurs regrettables ».« L’entreprise s’est imprudemment fiée à des vendeurs et des expéditeurs qui, avec le recul, ne comprenaient pas la façon dont il fallait documenter et envoyer ces objets. Nous aurions dû superviser davantage [les opérations] », a simplement concédé le président du groupe.

Steve et David Green, les « frères Koch du mouvement évangélique »
Quelques semaines plus tard, le 30 juillet dernier, cinq trafiquants présumés liés à cette vente ont été interpellés à Jérusalem. Si le coup de filet a mis en lumière le rôle d’Israël comme plaque tournante du trafic d’antiquités au Moyen-Orient – l’État hébreu étant le seul pays de la région où les ventes de ces objets peuvent s’effectuer légalement –, la particularité de cette affaire tient dans les personnalités des principaux protagonistes.

Steve et David Green, surnommés les « frères Koch du mouvement évangélique », n’en sont en effet pas à leur première polémique. Après deux ans d’une bataille judiciaire qui a pris fin à la Cour suprême de Washington, Hobby Lobby a obtenu en 2014 une victoire tonitruante contre la couverture de la contraception par l’entreprise, dont la jurisprudence fait depuis boule de neige aux États-Unis. Plus aucun débat sur l’avortement (et ce n’est pas ce qui manque à l’heure où toutes les branches du pouvoir central américain penchent côté conservateur) n’a lieu en Amérique sans que l’affaire Burwell contre Hobby Lobby ne soit évoquée. À l’origine, David Green s’était opposé à une disposition de la loi sur l’assurance-maladie « Obamacare » qui stipulait que chaque société devait couvrir les frais liés à l’achat d’une pilule du lendemain. Une incitation à l’avortement, a estimé M. Green, qui a jugé que cela violait sa foi chrétienne. La décision de la plus haute juridiction américaine a en tout cas largement étendu les périmètres des exceptions généralement accordées à certaines organisations religieuses.

En dehors de leur compagnie, qui compte plus de 750 enseignes à travers les États-Unis, les frères Green mettent leur fortune au bénéfice du soft power chrétien évangélique. Ils ont ainsi dépensé des millions de dollars afin de créer un cursus sur la Bible dans les écoles publiques américaines, sans succès jusqu’à présent. Grands collectionneurs d’antiquités et d’art, les Green ont surtout investi la somme colossale de 800 millions de dollars dans le « Musée de la Bible » qui doit ouvrir ses portes le 17 novembre prochain à quelques pas du Capitole à Washington. Ces philanthropes ont non seulement mis la main au portefeuille, mais ils sont également les concepteurs de ce projet, et Steve Green présidera le conseil d’administration du musée.

Un lien si fort que d’aucuns ont fait le rapprochement entre les deux événements, soupçonnant les patrons de Hobby Lobby d’avoir voulu acquérir les objets litigieux pour les placer dans le nouveau musée. « Nous n’avons aucune inquiétude à propos de notre collection », s’est défendu Steven Bickley, l’un des vice-présidents du Musée de la Bible. « Les objets dont on parle n’ont jamais été dans notre collection », a-t-il ajouté, précisant que son établissement n’était partie prenante ni dans le règlement en justice ni dans l’enquête.

L’immense bâtiment rectangle couleur brique d’une surface de 40 000 mètres carrés, surmonté d’une voûte en verre, sera gratuit et sa « mission est d’inviter les gens à s’intéresser à la Bible », a assuré la présidente du musée, Cary Summers. Des mots qui résonnent étrangement avec ceux prononcés par les frères Green pour Hobby Lobby.

Légende photo

Steve Green, président de la chaîne de magasins Hobby Lobby, pose devant le chantier de son "Musée de la Bible", Washington, photo : AFP / Mandet Ngan

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°485 du 22 septembre 2017, avec le titre suivant : Les fondateurs du Musée de la Bible pris la main dans le sac

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