Mercredi 1 décembre 2021

Art moderne

Le Mariage Lichtenstein d’Aloïse Corbaz

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 26 octobre 2021 - 1149 mots

On a longtemps vu dans les dessins d’Aloïse Corbaz une représentation d’un amour sublimé et désincarné. À Lausanne, une exposition consacrée à cette figure majeure de l’Art brut met au contraire l’accent dans son œuvre sur le corps de la femme et ses élans amoureux.

Avec leurs formes généreuses, leurs lignes sinueuses, leurs couleurs vives et joyeuses, les figures d’Aloïse Corbaz semblent chanter la vie et la fécondité, comme les divinités barbares de la fertilité. Elles sont comme une revanche sur la nuit, cette nuit dans laquelle Aloïse Corbaz semble avancer – à moins que sa folie n’ait été pour elle une échappatoire : « Elle n’était pas du tout folle […]. Très lucide, j’en suis persuadé, retranchée dans son si ingénieux cocon qu’elle s’était fabriqué », pressent le théoricien de l’Art brut Jean Dubuffet en 1964, à l’annonce de la mort de celle qui avait passé sa vie enfermée en asile à dessiner. Il ne s’agit pas pourtant de nier sa souffrance psychique et ses démons. Aloïse Corbaz naît à Lausanne, en 1886, dans un milieu modeste. Son père, alcoolique, est réputé grossier et brutal. Sa mère meurt alors qu’Aloïse entre dans l’adolescence. Mais le mal n’aura pas le dernier mot, espère sans doute Aloïse.

Internée à l’hôpital de La Rosière

Celle qui fut peut-être violée, selon l’analyse de Jacqueline Porret-Forel, médecin devenue spécialiste de l’œuvre d’Aloïse, chante et rêve de devenir cantatrice. En 1904, elle obtient l’équivalent du baccalauréat. Grande, séduisante, la jeune fille rousse entend s’affranchir du carcan qui enserre les femmes de son époque. Un jour, elle rencontre un étudiant en théologie. Leur amour flamboyant la comble. Mais sa sœur aînée, qui apprend cette liaison, organise son départ pour l’Allemagne, où Aloïse s’éprendra de l’empereur Guillaume II, qu’elle a aperçu. Aloïse présente les premiers signes de troubles mentaux. En 1918, elle est internée à l’hôpital de Cery, avant d’être transférée deux ans plus tard à celui de la Rosière, à Gimel. Elle y restera jusqu’à sa mort.

Ses dessins sont remarqués et conservés. Bientôt, on lui donne crayons et papier. Jean Dubuffet la rencontre en 1947, fait entrer ses dessins dans sa collection et les expose. Ses reines, ses cavalières, ses trapézistes deviendront célèbres. En faisant l’éloge du corps de la femme, la folle de la Rosière préfigure aussi les Nanas de Niki de Saint Phalle, « rebelle, féministe, autodidacte, qui, elle aussi, rebondira après un internement pour schizophrénie », observe Catherine Lepdor, commissaire de l’exposition « Aloïse Corbaz, la folie papivore » au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. Le pouvoir aux filles !

Des rois et des reines

Une couronne de conte de fées ! Certes, Aloïse Corbaz est née dans une famille protestante. Mais l’iconoclasme, très peu pour elle. Aloïse aimait les rituels, le décorum, les beaux costumes, comme aussi les images des rois et des reines qu’elle dévorait des yeux dans les journaux illustrés, les affiches de cinéma, les trapézistes du cirque qu’elle allait applaudir une fois l’an, dont la vitalité colorée la distrayait de la monotonie de l’asile où elle vécut enfermée de 1918 à sa mort en 1964. Cette culture populaire, mêlée à sa culture savante – superficielle mais très vaste –, nourrit sa mythologie personnelle : cette autodidacte la développe dans une production-fleuve pendant les quelque quarante années que durera sa réclusion. Cette couronne, qui évoque la royauté des Lichtenstein autant que celle des dames du temps jadis ou des contes de fées, fait écho au manteau doublé d’hermines de la jeune femme richement parée.

Le baiser et les yeux bleus amoureux

« Très peu chez elle – autant dire rien – de ce qu’on nomme sensualité. Tout est désincarné », écrit Jean Dubuffet au sujet d’Aloïse Corbaz, dont il a exposé les dessins dès juillet 1948, à Paris. Pourtant, sur ce dessin, les bouches s’embrassent et les corps se mêlent jusqu’à n’en plus former qu’un. « Étrangement, on a souvent avancé qu’Aloïse Corbaz avait une haine des hommes et de la sexualité. Il me semble pourtant que son œuvre apparaît au contraire comme un éloge de l’érotisme et du corps de la femme, dont les yeux mêmes sont érogènes. Avec leurs aplats de couleur, ils semblent des zones épidermiques supplémentaires ou des orifices qui permettent l’échange des flux ! », observe Catherine Lepdor. Avant son internement, la jeune femme, grande, rousse, séduisante aurait entretenu une relation passionnée avec un étudiant en théologie français, qu’elle retrouvait en cachette et avec qui elle échangeait des lettres d’une sensualité flamboyante, avant que sa sœur Marguerite ne découvre cette liaison et ne provoque la rupture des amants.

Le ventre fertile

À quand remontent les premiers signes de folie d’Aloïse ? 1911 ? 1913 ? « On ne connaît la biographie d’Aloïse Corbaz que de façon indirecte, à travers des récits qui servent à justifier l’internement », observe Catherine Lepdor. Son intuition : si Aloïse Corbaz est envoyée par sa sœur en Allemagne en 1911, ce n’est pas seulement pour l’éloigner de son amant. Ce départ précipité, l’intervention en urgence d’un ami du père pour lui trouver un emploi sur place, les propos contradictoires des femmes de la famille, ainsi que la détresse d’Aloïse à cette époque, d’après Catherine Lepdor, « évoquent un scénario si coutumier qu’on s’étonne qu’il n’ait pas été envisagé, à savoir celui d’une grossesse imprévue et d’un avortement ». Ici, comme dans d’autres dessins, le corps féminin devient un territoire fertile. L’amoureuse porte dans son ventre un couple royal, dans un carrosse attelé à des chevaux. Sa fécondité fait écho au sapin de Noël, illuminé de bougies – cette fête de la Naissance particulièrement chère à Aloïse.

Les crayons de la papivore

Que le papier soit vierge ou imprimé, fin ou épais, quadrillé, arraché à un bloc-notes, découpé dans un journal, qu’il soit un emballage ou une carte, Aloïse s’en emparait pour dessiner dessus, jusqu’à ce que les médecins s’intéressent à sa production et lui fournissent feuilles et cahiers à dessins. Pour des compositions qui peuvent devenir gigantesques à partir des années 1940, Aloïse n’hésitera pas à coudre des feuilles bout à bout. Si ses premiers dessins sont à la plume, Aloïse choisit rapidement les crayons de couleur. Bientôt, les couleurs rose et rouge dominent ses œuvres, et les images se mêlent à l’écrit – comme ici, où des marguerites surgissent les mots de leur effeuillage – « je t’aime », « un peu », « beaucoup », « à la folie »… Pour les aplats de couleur, Aloïse humecte son doigt de salive pour écraser et étendre la couleur. « On voit la trace du doigt, qui écrase la matière », observe Catherine Lepdor. Et lorsqu’elle n’a plus de crayons, Aloïse collecte fleurs et feuilles qu’elle broie sur la feuille.

 

1886
Naissance à Lausanne
1911
Tombe follement amoureuse et doit partir en Allemagne, où elle sera gouvernante
1918
Internée pour des troubles mentaux
Années 1920
Commence à dessiner
1946
Jacqueline Perret-Forel, médecin généraliste qui se passionne pour Aloïse Corbaz, fait connaître son œuvre à Jean Dubuffet
1964
Mort à Gimel
« Aloïse Corbaz, la folie papivore »,
jusqu’au 23 janvier 2022. Musée cantonal des beaux-arts, Plateforme, place de la Gare 16, Lausanne (Suisse). De 10 h à 18 h du mardi au dimanche, jusqu’à 20 h le jeudi. Commissaire : Catherine Lepdor. www.mcba.ch

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°748 du 1 novembre 2021, avec le titre suivant : Le Mariage Lichtenstein d’Aloïse Corbaz

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