Dimanche 15 décembre 2019

Art ancien

Le fabuleux destin de Mona Lisa

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 26 septembre 2019 - 1326 mots

Elle a traversé les Alpes, pris le train clandestinement jusqu’à Florence, fui les troupes allemandes en camion sur les routes de France, traversé l’Atlantique, survolé l’Union soviétique, fait tourner la tête des rois, des artistes, des poètes et de millions d’anonymes. Voici le roman vrai de la Joconde.

Vincenzo Perugia
Vincenzo Perugia, auteur du vol de la Joconde le 21 août 1911

Est-ce à dos d’âne ou dans une carriole que la Joconde franchit les Alpes avec Léonard de Vinci en 1516 ? On l’ignore. Toujours est-il que lorsqu’il s’établit à Amboise à l’invitation de François Ier, le vieux Léonard emporte avec lui le portrait de Lisa Gherardini, épouse de Francesco del Giocondo, marchand de tissu florentin. Peut-être entend-il achever enfin ce tableau commencé treize années auparavant, en 1503, et sur lequel il n’est pas parvenu à apposer la touche finale. En France, le roi François Ier tombe sous le charme de la Joconde, qu’il achète 4 000 écus d’or. On pourrait croire la Joconde enfin établie, mais son repos n’est que de courte durée : au fil des siècles, le tableau connaîtra l’ombre aussi bien que la lumière, sera victime d’un enlèvement, fuira sur les routes de l’exode et traversera l’Atlantique pour jouer les ambassadrices. Désormais protégée par une vitre pare-balles et interdite de sortie du Louvre, elle ne cesse de sourire à des millions de visiteurs désireux de l’adorer quelques minutes.
 

La préférée des rois

Ses premières années en France auguraient pourtant une vie d’oisiveté et de plaisirs : en 1534, François Ier l’aurait accrochée dans les appartements des bains au château de Fontainebleau, parmi d’autres œuvres de sa collection, du Titien ou de Raphaël. Elle reste à Fontainebleau jusqu’au XVIIe siècle, où son sourire énigmatique éveille la convoitise de George Villiers, premier duc de Buckingham, envoyé en France par Charles Ier pour demander en son nom la main de la fille d’Henri IV. Il s’en est fallu de peu que la Joconde quitte alors la France, mais Louis XIII décide finalement de ne pas se séparer du portrait. Lorsque son fils Louis XIV accède au trône en 1643, il ne tarde pas à s’entourer des plus belles œuvres pour asseoir son prestige : en 1695, on sait que le tableau se trouve dans la Petite Galerie du Roi à Versailles. Louis XV, lui, ne sera pas sensible à la beauté vibrante de Mona Lisa : sous son règne, la voici reléguée à la Surintendance, dans le salon du directeur des Bâtiments. Elle s’y trouve encore en 1788.

La Joconde est nationalisée par la Révolution. En 1797, elle entre au Musée central des arts, qui deviendra le Louvre. Lorsque Napoléon Bonaparte s’installe aux Tuileries, en 1800, après son coup d’État, il requiert la présence de Mona Lisa dans sa chambre à coucher. Elle reprend cependant sa place au sein de ce qui est devenu le « Musée Napoléon » du Louvre, en 1804. Là, tout au long du XIXe siècle, les artistes s’éprennent d’elle et les poètes, Charles Baudelaire et Théophile Gautier en tête, célèbrent sa beauté et son mystère. Grâce au développement de la gravure et de la photographie, la Joconde est désormais célèbre.

Le vol de la Joconde
Léonard de Vinci (1452-1519), <em>La Joconde</em> (c. 1503/1519) - Musée du Louvre
Léonard de Vinci (1452-1519), La Joconde (c. 1503/1519) - Musée du Louvre
Photo Wikimedia

Et voici qu’un beau matin, le 21 août 1911, coup de tonnerre : la Joconde a disparu ! La presse est en émoi, et les visiteurs affluent plus que jamais au Louvre pour contempler l’espace vide qu’elle occupait. On accuse de ce vol Picasso et Apollinaire, à cause du secrétaire cleptomane de ce dernier, avant de les reconnaître innocents. Mais le véritable voleur court toujours. Son nom ? Vincenzo Peruggia, employé dans une entreprise de peinture et de verrerie, qui avait contribué à la mise sous verre de la Joconde au Louvre. Nul ne le soupçonne. Pendant deux ans, ce jeune Italien cache le chef-d’œuvre de Léonard dans sa modeste chambre, en attendant de la rendre à sa patrie et, à l’occasion, de réaliser une transaction avantageuse. En novembre 1913, il prend rendez-vous avec un antiquaire de Florence pour lui proposer le tableau. Ce dernier le dénonce aux autorités. Avant de revenir en France par le train jusqu’à la gare de Lyon, la Joconde est exposée à Florence au Musée des Offices, puis à Rome au Palais Farnèse, à la Villa Borghèse et à la Villa Médicis, et, enfin, à Milan, à la pinacothèque de Brera. À son retour au Louvre, les foules affluent pour la contempler. Dès lors, l’engouement du public ne fera que croître.

Aussi, dès 1938, lorsque se profile la Seconde Guerre mondiale, il faut absolument la protéger des Allemands. Elle trouve refuge à Chambord, non loin du Clos Lucé où vécut avec elle Léonard de Vinci. Elle gagne ensuite le château de Louvigny, avant de trouver refuge à Tours. De l’abbaye de Loc-Dieu, dans l’Aveyron, au château de Montal, en passant par le Musée Ingres à Montauban, la Joconde ne cesse de déménager, échappant aux destructions, jusqu’à ce que la paix revienne.

une ambassadrice de choix

Mais c’est dans sa propre demeure, au Louvre, en janvier 1957, que la Joconde est abîmée, victime de l’acte de vandalisme d’un Bolivien. La pierre qu’il lui lance lui cause, heureusement, peu de dommages : elle est aisément restaurée. Le bois de peuplier sur lequel l’avait peinte Léonard de Vinci quatre siècles et demi plus tôt montre, une fois de plus, sa solidité ! Et c’est tant mieux, car de nouveaux voyages attendent encore la Joconde. En 1963, le ministre de la Culture André Malraux décide de l’envoyer comme ambassadrice aux États-Unis pour réchauffer les relations franco-américaines : au terme d’une traversée de l’Atlantique sur un paquebot dans lequel elle occupe secrètement une cabine de première classe, enregistrée parmi les passagers sous son nom « Mona Lisa », elle est photographiée aux côtés de John et Jackie Kennedy et d’André et Madeleine Malraux.

Le dernier voyage de la Joconde fut pour le Japon, en 1974. Le gouvernement soviétique, dont elle devait obtenir l’autorisation de survoler le territoire, exigea sur le chemin qu’elle fut exposée au Musée Pouchkine. Désormais, la Joconde ne voyage plus, mais les touristes sont de plus en plus nombreux à se déplacer pour pouvoir lui sourire quelques instants.

Ces artistes qui voulaient la peau de Mona Lisa 

« À bas les chefs-d’œuvre », écrit Marinetti dans ses Lettres futuristes circulaires en 1911. Cette même année, le vol de la Joconde fait du chef-d’œuvre de Léonard le tableau le plus célèbre du monde. Mona Lisa deviendra la cible idéale des avant-gardes, qui voient en elle l’archétype de cette beauté classique défendue par les institutions et les musées, qu’ils cherchent à déconstruire. L’un des tout premiers à s’en prendre à la Joconde : Malevitch. Dans une composition, il colle une reproduction du tableau, qu’il barre de deux croix rouges : l’art doit s’affranchir de la tradition. Mais c’est surtout Marcel Duchamp qui crée le scandale en 1919, en la représentant affublée d’une moustache et d’un bouc, avec pour inscription « L.H.O.O.Q. » (autrement dit : « Elle a chaud au cul »). Voici la Joconde désacralisée. En 1930, Fernand Léger affirme que la Joconde est « un objet comme les autres », et la représente comme telle, à côté d’un trousseau de clés et d’une boîte de sardines, dans son tableau La Joconde aux clés. En 1963, Andy Warhol, dans Thirty Are Better Than One (« Trente valent mieux qu’une »), multiplie et standardise la figure de cette Joconde, reproduite sur les cartes postales et déclinée sur les objets de la vie quotidienne. Son but : dénoncer la société de consommation et la banalisation du mythe par sa répétition. Pour redonner vie à cette icône qu’on voit désormais sans la regarder, Robert Filliou s’amuse, en 1969, à disposer une serpillière et un seau, avec cet écriteau : « La Joconde est dans l’escalier ». À Léonard de Vinci, qui avait représenté la vie même dans le visage souriant de Mona Lisa, Robert Filliou répond en la défigurant, au sens propre du terme, et en lui donnant vie pour de bon, au point de lui faire prendre la poudre d’escampette !

Marie Zawisza

« La Joconde nue »,
« La Joconde nue », du 1er juin au 6 octobre 2019. Domaine de Chantilly (60). Tous les jours de 10 h à 18 h. Tarifs : 10 et 8 €. Commissaires : Mathieu Deldicque, Vincent Delieuvin et Guillaume Kazerouni. www.domainedechantilly.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°727 du 1 octobre 2019, avec le titre suivant : Le fabuleux destin de Mona Lisa

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