Mardi 10 décembre 2019

Histoire

Le périple d’un tableau maquillé, perdu et redécouvert de Titien

Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome · Le Journal des Arts

Le 1 décembre 2019 - 1195 mots

VENISE / ITALIE

Le « Portrait d’une dame et de sa fille », actuellement présenté dans l’exposition « De Titien à Rubens » à Venise, représente la maîtresse de Titien et leur fille. Au décès de l’artiste, la toile fut sciemment transformée en scène religieuse pour être vendue. L’œuvre a retrouvé son identité et sa paternité.

Titien (attribué à), Portrait d'une dame et sa fille, vers 1550, huile sur toile, collection particulière. Avant sa restauration, le tableau représentait Tobie et l'Archange Raphaël (à droite). © Palazzo Ducale.
Titien (attribué à), Portrait d'une dame et sa fille, vers 1550, huile sur toile, collection particulière. Avant sa restauration, le tableau représentait Tobie et l'Archange Raphaël (à gauche).
© Palazzo Ducale

La restauration d’un tableau permet le plus souvent de redonner leur éclat aux personnages qui y sont représentés, mais il arrive parfois qu’elle leur restitue leur véritable visage et leur identité. C’est le cas du Portrait d’une dame et de sa fille de Titien (1488/1489-1576), peint vers 1550 et intitulé jusqu’à très récemment Tobie et l’Ange sans que l’on en connaisse l’auteur. On peut l’admirer jusqu’au 1er mars 2020 au palais des Doges de Venise où se tient l’exposition « De Titien à Rubens » organisée en collaboration avec la Fondazione Musei Civici de Venise et la Rubenshuis d’Anvers. C’est de la Maison Rubens que proviennent la plupart des 140 œuvres des peintres flamands exposés, lesquels ont eu une grande influence sur la peinture vénitienne ou, inversement, ont été influencés par elle. Si tout le monde ne considère pas le Portrait d’une dame et de sa fille comme un chef-d’œuvre, personne ne pourra contester à son histoire un statut éminemment rocambolesque.

Le portrait de sa maîtresse et de sa fille

L’histoire commence à la disparition de Titien frappé par la peste le 27 août 1576 à Venise. Parmi les toiles que l’artiste a conservées avec lui, figure ce portrait d’une femme avec un enfant. Son fils Pomponio en hérite avec les autres tableaux de son père resté veuf après la mort en 1530 de sa première femme, Cecilia Soldani. Le peintre à l’époque ne prend pas de nouvelle épouse mais une maîtresse, sa domestique Milia, qui lui donne vers 1548 une fille prénommée Emilia. Toutes deux sont représentées une dizaine d’années plus tard sur cette toile où seuls les visages sont achevés. C’est ce qu’a récemment authentifié l’historienne de l’art australienne Jaynie Anderson, spécialiste de la peinture vénitienne et de Giorgione en particulier. Elle constate une « utilisation sensuelle, presque magique de la peinture qui montre clairement l’élan de Titien pour cette mère et sa fille ». C’est surtout la peur du scandale que la toile suscite chez son fils, conscient que cette liaison n’a jamais été acceptée par le reste de la famille.

Modification de l’œuvre

Il décide de s’en séparer et comprend bientôt qu’une toile dotée d’un caractère religieux se vendra mieux. La tâche d’achever l’œuvre en la modifiant est vraisemblablement confiée à un élève de Titien qui a fréquenté son atelier. Pur hasard, ironie délibérée ou acte manqué, le thème choisi est celui de « Tobie accompagné par l’archange Raphaël », le patron de l’amour conjugal. L’Ancien Testament relate cette histoire d’un enfant envoyé recouvrer une dette par son père aveugle. Il croise en chemin Raphaël qui lui explique comment guérir la cécité de son père en extrayant le fiel, le cœur et le foie d’un poisson.

Après quelques coups de pinceau, les coiffures et les vêtements des deux femmes sont masculinisés, l’animal apparaît dans les mains de l’adolescent et des ailes poussent dans le dos de sa mère devenu son ange gardien.

En 1581, le patricien vénitien Cristoforo Barbarigo achète l’atelier de Titien avec tout ce qui s’y trouve. Il loue les murs à un autre peintre, Francesco Bassano le Jeune, et installe la vingtaine de toiles du maître dans l’un de ses palazzi sur le Grand Canal transformé en riche pinacothèque.

En 1845, Nicolò Giustinian, le propriétaire du palais, dispose ainsi d’une collection comptant une centaine de tableaux réalisés entre autres par Rubens, Giorgione et Guido Reni. Il la cède en bloc en 1850 à Nicolas Ier de Russie qui s’attelle alors à compléter les collections italiennes de l’Ermitage. À son arrivée à Saint-Pétersbourg, Tobie et l’Ange ne suscite pas l’enthousiasme. L’attribution de l’œuvre est qualifiée d’« incertaine » et ses qualités esthétiques apparaissent douteuses. « À vendre au plus vite », estiment les fonctionnaires du tsar. Un comte russe achète le tableau aux enchères et le revend en Europe où l’on perd sa trace avant qu’il ne réapparaisse en 1913. Il est exposé à la Grosvenor Gallery de Londres comme « appartenant à l’école du Titien mais pas de sa main ». Il passe entre celles de plusieurs propriétaires avant d’être acheté à la fin des années 1920 par le galeriste et marchand d’art français René Gimpel. Au moment où la guerre éclate, ce dernier le cache avec les éléments les plus précieux de sa collection dans un garage de Bayswater, en plein cœur de la capitale britannique.

Cela a bien risqué d’être sa dernière demeure. Ce quartier londonien est violemment bombardé pendant le conflit et René Gimpel, qui s’est engagé dans le maquis, est arrêté par les Allemands. Il meurt en déportation sans avoir révélé le lieu secret où se trouve Tobie et l’Ange. En 1946, après une haletante et difficile recherche, son fils Ernest, qui fonde la même année la galerie londonienne Gimpel Fils, le retrouve. Il le soumet deux ans plus tard à l’examen de l’Institut Courtauld pour le faire restaurer. Le passage aux rayons X révèle l’existence de nombreuses modifications. Les hypothèses sur le véritable auteur du tableau se font jour mais ne sont toujours pas confirmées dans les années 1970. La maison de ventes Christie’s, qui essaie sans succès à plusieurs reprises de le vendre, ne l’attribue toujours pas à Titien.

Ce n’est pas l’avis du restaurateur hollandais Alec Cobbe, heureux acquéreur en 1983 d’un tableau anonyme du XVIe siècle. Après avoir eu la certitude que la composition masquée était la bonne, il décide d’enlever les ajouts de l’élève du Titien et redonne ainsi au tableau son éclat d’origine. L’attribution à Titien apparaît alors de plus en plus légitime. Elle sera entérinée par sa présence à la grande exposition que le Prado à Madrid consacre en 2003 au maître vénitien. L’historienne de l’art Jaynie Anderson en retracera alors ses péripéties et révélera l’identité de ses modèles.

Retour à Venise

Quatre siècles et demi plus tard et après avoir sillonné l’Europe, le Portrait d’une dame et de sa fille retourne finalement dans sa ville d’origine. Le collectionneur flamand Marnix Neerman, qui l’a acheté il y a trois ans, l’avait confié à la Rubenshuis d’Anvers. Il a tenu à ce qu’il figure dans l’exposition qui se tient au palais des Doges. « Nous sommes fiers de pouvoir le présenter au public, se félicite l’historienne de l’art italienne et conservatrice Gabriella Belli, actuellement directrice de la Fondazione Musei Civici. « Le tableau est unique par son histoire romanesque, mais aussi par sa singularité dans l’œuvre de Titien. Alors qu’il exalte la grandeur dans sa production, on est ici saisi par l’atmosphère d’intimité et de douceur qui se dégage de la toile. Mis à part des fresques et des œuvres dans des salles d’apparat, nous ne possédons pas de tableaux de cet artiste de ce genre. Nous sommes actuellement en négociation, et en bonne voie d’aboutir, pour qu’il puisse être prêté à long terme au Palais ducal. » Après un tel périple, Emilia et Milia pourront ainsi faire une halte à quelques encablures à peine de la basilique Santa Maria dei Frari où repose Titien.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°533 du 15 novembre 2019, avec le titre suivant : Le périple d’un tableau maquillé, perdu et redécouvert de Titien

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