Dimanche 6 décembre 2020

Europe

L’art brut s’institutionnalise

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 2 septembre 2014 - 1239 mots

Alors qu’il y a 20 ans, l’ancien hôpital psychiatrique de Gugging en Autriche ouvrait une galerie, un premier musée d’art brut vient d’ouvrir au Portugal à Porto.

GUGGING/PORTO - On y accède par une route gravillonnée qui serpente au milieu de champs de blés en pentes douces. De l’hôpital de Klosterneuburg planté à la lisière d’une forêt, il ne subsiste qu’un grand bâtiment blanc en forme de fer à cheval perché à flanc de colline. Le lieu d’internement psychiatrique s’est transformé en un musée et une galerie d’art voués à l’art brut. Le centre accueille aujourd’hui douze plasticiens qui y vivent et travaillent dans des ateliers ouverts sur les moutonnements de la campagne viennoise. Bienvenu au Centre d’art brut de Gugging (Autriche), du nom de la commune, Maria Gugging, qui l’héberge.

À une centaine de mètres de l’ancien hôpital, on aperçoit une belle demeure carrée d’un étage entourée de grands arbres. Ses façades ont été décorées par quelques-uns des plus illustres hôtes du lieu. Par August Walla notamment, mais aussi Johann Korec qui y a peint un grand soleil et Oswald Tschirtner qui a figuré deux de ses personnages minimalistes, constitués de deux bras et de deux jambes très allongés et directement reliés à la tête. C’est la Maison des artistes, le lieu de vie des patients. La chambre de Walla, décédé en 2001, se visite sur demande. Les murs, plafonds et meubles de cette pièce d’une dizaine de mètres carrés ont été entièrement recouverts de figures humaines aux couleurs vives, d’emblèmes (faucille) et autres énigmatiques textes religieux exécutés par l’artiste.

Un hôpital transformé en musée
C’est au docteur Léo Navratil que l’on doit l’existence de ce lieu singulier. Affecté à l’hôpital de Klosterneuburg en 1949, il est le premier à encourager l’expression artistique des malades. « Ne doutant pas des thèses psychiatriques sur la “psychopathologie de l’expression”, il commença par s’intéresser aux œuvres exécutées dans l’hôpital comme à un matériel de diagnostic. Il faisait même passer systématiquement des tests graphiques à ses patients. Il s’aperçut que, dans certains cas, cette épreuve pouvait donner l’impulsion à une œuvre vraiment inventive », explique Michel Thévoz dans un fascicule des publications de la Collection de l’art brut dont il fut à l’initiative de la création. Léo Navratil envoya quelques-uns des dessins de ses patients à Jean Dubuffet qui l’encouragea à soutenir le processus de création. Lors de son départ en retraite en 1986, Navratil passe le témoin au docteur Johann Feilacher, psychiatre et sculpteur, qui devient le directeur du centre. « Nous tenons absolument à ce que les résidents soient reconnus comme de véritables artistes et non comme des patients », insiste Feilacher assis dans la salle d’accueil des visiteurs. Sur les murs de la pièce trônent de grands portraits photographiques des artistes – vivants et disparus – qui ont fait et font l’histoire de Gugging. Le but du directeur ? Lancer ses artistes à l’assaut du monde de l’art. Tout mettre en œuvre pour que les œuvres de ses protégés se hissent au plus haut niveau sur un pied d’égalité avec le meilleur de la production contemporaine. Et qu’ils jouissent, sur le marché de l’art, d’une cote équivalente à celle de leurs homologues. Pour ce faire, il multiplie les publications et les expositions en Europe et dans le monde. En 1994, il crée une galerie dans l’ancien hôpital psychiatrique. Les artistes de Gugging perçoivent 50 % du montant des œuvres vendues. En 2006, après plusieurs années de travaux de restauration et d’aménagement du bâtiment principal, un musée est créé où sont exposées les œuvres des artistes « maison » aux côtés d’œuvres d’art brut et contemporain international. Pour nourrir ses expositions temporaires, il peut puiser notamment dans une collection d’environ 4 000 œuvres constituée au fil des ans. Chaque année, le lieu accueille en moyenne 12 000 visiteurs. « Je ne serai véritablement satisfait que lorsque les chefs-d’œuvre de Johann Hauser [un des artistes phares de Gugging] seront accrochés sur les cimaises du MoMA », martèle pourtant Johann Feilacher, l’air inflexible.

Un musée d’art brut isolédans la banlieue de Porto
Hauser est l’un des artistes exposés par l’Oliva creative factory, le premier musée d’art brut de la péninsule ibérique. Celui-ci a ouvert ses portes en juin dernier à São João da Madeira (Portugal), une grosse bourgade industrielle plantée à 45 km au sud de Porto. Niché au premier étage d’une ancienne fabrique de machines à coudre, il abrite la collection d’art brut de Richard Treger, ancien pianiste professionnel né au Zimbabwe, et d’Antonio Saint Silvestre, artiste portugais né au Mozambique. Les deux hommes collectionnent depuis quarante ans, dont vingt ans en tant que galeristes à Paris. Désormais presque retraités, ils entendent partager leur passion pour l’art brut avec un plus large public. « Nous voulons dynamiser l’image de notre commune industrielle et nous distinguer des autres », souligne de son côté Ricardo Oliveira Figueiredo, le maire de cette commune portugaise de 23 000 habitants, un des artisans de l’aménagement de cette friche industrielle qui accueille désormais un musée et une pépinière de start-up culturo-artisanales.

Le rez-de-chaussée du bâtiment abrite un autre volet de la collection Treger-Saint Silvestre : un ensemble d’art contemporain, d’art vaudou et d’art singulier, qui voisine avec celui d’un autre amateur d’art contemporain, José Lima. C’est au premier étage, sur 600 m2 – murs blancs et sol en béton ciré un peu tristes — que sont réunis 70 créateurs d’art brut, historiques et contemporains. On y découvre une sélection d’une centaine d’œuvres piochées dans un ensemble qui en comporte 600. Celle-ci a été effectuée par le galeriste parisien Christian Berst qui assure le commissariat d’exposition.
Le parcours est intitulé « Art brut : breaking the boundaries ». Les premières salles d’exposition, dédiées aux classiques de la discipline, rassemblent des œuvres de Henry Darger, Augustin Lesage, Adolf Wölfli, Carlo Zinelli et autres Friedrich Schröder-Sonnenstern. On remarquera notamment un très rare cahier de dessins de l’artiste allemand Oskar Voll disparu en 1935. Ces œuvres au crayon noir sur papier, hantées d’obsédants personnages affublés d’uniformes militaires, ne sont visibles que dans trois collections : les collections Prinzhorn, James Brett (Museum of everything) et Treger-Saint Silvestre. Très rare également, un petit dessin sur carton exécuté par le Brésilien Augusto Rodriguez figurant une file de voitures des années 1950 défilant sous le regard médusé de personnages hiératiques. Tout aussi étonnante est cette feuille d’Edmund Monsiel montrant Jésus tendant les bras à un enfant sous le regard de dizaines de petits personnages, agglutinés – les yeux écarquillés – autour du Messie. Sous la menace des fusils d’Alexandre Lobanov et d’André Robillard, le visiteur amorce la suite du parcours vers des créations plus récentes, celles de Johann Hauser et d’Aurel Iselstöger notamment, un autre ancien pensionnaire de Gugging qui y vécut de 1945 à 2008. L’on gagne ensuite les salles dédiées aux œuvres les plus contemporaines et aux nouveaux territoires de l’art brut, en Asie et en Amérique latine notamment, avec une œuvre délicate du jeune Chinois Han Yi, un dessin aux crayons de couleurs tendres du Péruvien Carlo Stella figurant des enfants aux cheveux verts et bleus chevauchant des dinosaures.

La richesse de ce bel ensemble suffira-t-elle à attirer dans cette banlieue de Porto sans charme assez d’amateurs pour faire vivre ce musée ? La mairie, la jeune conservatrice du musée et les collectionneurs qui y ont placé en dépôt leur collection pour une durée de trois ans semblent y croire. Réponse dans quelques années.

Museum Gugging NÖ Museum
Betriebsge, Am Campus 2, Maria Gugging (Autriche), www.gugging.at, tel. 43-2243-87 087, ouvert mardi-dimanche 10h-18h.

Oliva creative factory
Rua da Fundiçao 240, São João da Madeira (Portugal), tél. : 351 256 004 190, www.olivacreativefactory.com

Légende Photo :
Vue extérieure de l'Oliva Creative Factory, São João da Madeira, lors d'ateliers. © Oliva Creative Factory.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°418 du 5 septembre 2014, avec le titre suivant : L’art brut s’institutionnalise

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