XXe siècle

La montée en puissance de l’art brut

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 14 mai 2004 - 1116 mots

Le marché de l’art brut connaît de nouveaux frémissements. Il n’en reste pas moins sous-coté par rapport à l’art officiel.

PARIS - Sous la bannière de l’art brut, expression lancée en 1945 par Jean Dubuffet pour désigner des œuvres produites par des créateurs préservés de tout conditionnement artistique, se regroupent des internés d’hôpitaux psychiatriques mais aussi de simples autodidactes. Cet art outsider voulait échapper à toute considération mercantile. Depuis une quinzaine d’années pourtant, le marché l’a rattrapé. La notion d’« art brut » est difficile à cerner tant ce mot recouvre plus une nébuleuse de mythologies personnelles qu’un vrai mouvement. Le flou est tel que les Américains y intègrent aussi l’art populaire, voire l’artisanat. Chez Tajan, le 26 avril, la dernière section du catalogue de tableaux XXe siècle portait la mention « art brut et art naïf », confusion fréquente des genres. Dans les différents cercles concentriques de l’art brut, siègent aussi des artistes comme Louis Soutter ou Gaston Chaissac qui, après une parenthèse « art brut », ont revendiqué le statut très culturel d’artiste.

Prix décuplés en quinze ans
Le marché s’est organisé sur la base d’un réseau de collectionneurs confidentiels mais actifs et d’institutions comme l’association L’Aracine, qui a fait don de sa collection au Musée d’art moderne de Lille-Métropole, ou le musée de Lausanne, dépositaire de la collection d’art brut de Dubuffet. Les États-Unis restent la place forte avec une grande concentration de galeries et, depuis onze ans, une foire annuelle, l’Outsider Art Fair, à New York. En vente publique, les pièces n’apparaissent que de manière sporadique, souvent sans l’étiquette « art brut ». Après avoir décroché en 2003 la collection de Robert M. Greenberg, Christie’s s’était ménagé le 16 janvier une section Art brut dans un catalogue dédié à l’art populaire américain. « Tant que nous n’avons pas assez de matière pour monter une vente de 1 million de dollars dans la tradition des ventes de Christie’s, on ne peut faire de catalogue spécifique. On mélange l’art populaire et l’art brut car les deux publics se rejoignent souvent », précise Margot Rosenberg, coresponsable du département Outsider Art de Christie’s à New York. De son côté, Sotheby’s a dispersé le 3 décembre 1997 la collection de dessins de Bill Traylor (1854-1947) de Joe et Pat Wilkinson. Par la suite, d’autres œuvres ont figuré dans les ventes Americana.
Les acteurs parisiens commencent aussi à s’intéresser à ce secteur. En décembre 2003, Artcurial avait fait un test en intégrant une vingtaine de lots à sa vente d’art contemporain. Le 9 juin, la maison a choisi de promouvoir l’art brut avec un catalogue spécifique comportant près de 100 lots.
Les icônes de l’art brut sont rares sur le marché. Les quelques pièces des Suisses Aloïse Corbaz, dite « Aloïse » (1886-1964), et d’Adolf Wölfli (1864-1930) présentées dans la vente André Breton en avril 2003 étaient jugées moyennes par les spécialistes. Si les artistes brut « patentés » comme Aloïse, Wölfli ou Pascal-Désir Maisonneuve (1863-1934), brocanteur à Bordeaux, s’égrènent dans les 10 000 à 40 000 euros pour des pièces moyennes, entre 50 000 et 150 000 euros pour des chefs-d’œuvre en galerie, d’autres se négocient entre 1 500 et 8 000 euros. À l’occasion de la vente Breton, l’Écossais Scottie Wilson (1888-1972) a connu une progression étonnante. Un Personnage aux poissons a bondi de son estimation de 1 500 euros jusqu’à son adjudication à 20 000 euros. « En quinze ans, les prix ont décuplé. Mais même si, pour certains, les prix ont beaucoup augmenté, le marché est dans l’ensemble excessivement sous-coté, observe l’expert Jean-Yves Mesguisch, autrefois directeur de la Galerie du Fleuve (Paris). Pour la vente de juin chez Artcurial, les prix vont de 2 000 à 15 000 euros, ce qui peut sembler beaucoup mais qui n’est rien car les artistes sont tous dans des collections publiques. »
En dix ans, les prix pour les dessins réalisés par les internés de l’hôpital de Gugging, près de Vienne, ont progressé de 20 %. La vente d’Artcurial présente le 9 juin Sozialistische Schwestern, un dessin d’August Walla (1936-2001), ancien interné autrichien de cet hôpital, pour l’estimation encore modeste de 1 400 à 1 600 euros.
Comme pour l’art contemporain, on observe une disparité de prix de part et d’autre de l’Atlantique. Les tarifs américains sont supérieurs d’au moins 30 %. « Lorsque Michel Nedjar (1947) a rejoint la Galerie Saint-Étienne, à New York, cette dernière a voulu multiplier les prix par quatre. On a préféré s’en tenir à une augmentation de 40 % », raconte Jean-Yves Mesguisch. La moyenne des collections américaines, qui cumule quelque 4 000 pièces, compte essentiellement des artistes historiques du cru. On y retrouve les œuvres des pionniers comme Bill Traylor, né esclave dans une plantation de coton (entre 10 000 et 80 000 dollars), ou encore Martin Ramirez (1895-1963), l’ancien interné mexicain obsédé par les trains (de 60 000 à 80 000 dollars). Le 27 janvier 2003, lors de la dispersion de la collection Greenberg chez Christie’s New York, Ramirez a enregistré son record mondial à 80 000 dollars. Le record de 180 000 dollars pour Bill Traylor remonte au 19 janvier 2001 chez Sotheby’s New York. Henry Darger (1892-1972) est une des dernières grandes découvertes américaines, révélée voilà une dizaine d’années. Un seul dessin de cet ancien concierge d’hôpital psychiatrique peut valoir autour de 45 000 dollars. Dans la vente Greenberg, Darger a enregistré 75 000 dollars pour While Inside They Await Developments. Relevant plus de l’art naïf que de l’art brut, Grandma Moses déchaîne des enchères ahurissantes. Les sommets ont été atteints avec 180 000 dollars chez Sotheby’s le 2 décembre 1993 et 140 000 dollars le 23 mai 2001 chez Christie’s. À la dernière Outsider Art Fair en janvier, une installation d’Emery Blagdon (1907-1986), un fermier du Nebraska qui avait réalisé un millier de sculptures baptisées « machines cicatrisantes », était proposée pour 2 millions de dollars !

L’art brut à la Foire de Bâle
L’art brut commence à tracer son chemin dans les grandes manifestations. À la dernière édition de la FIAC, en octobre 2003, le collectionneur François Pinault ne cachait pas son intérêt pour une statue dite « Barbus Müller » de l’ancienne collection Charles Ratton. Le galeriste strasbourgeois Jean-Pierre Ritsch-Fisch présentait cette figure à double tête taillée dans la pierre pour 350 000 euros. En juin prochain, la Galerie Saint-Étienne, qui participe pour la première fois à la Foire de Bâle, compte accrocher une petite sélection de dessins de Henry Darger. Un choix audacieux dans cette Mecque de l’art. Mais sa directrice, Jane Kallir, reconnaît que le directeur de la foire, Samuel Keller, lui a chaudement recommandé de se concentrer plutôt sur l’expressionnisme, son autre spécialité...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°193 du 14 mai 2004, avec le titre suivant : La montée en puissance de l’art brut

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