Mercredi 19 décembre 2018

Débat

L’affaire « Caravage », une question de point de vue ?

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 3 mars 2006 - 832 mots

Reconnus comme de bonnes copies anciennes par les experts, les deux tableaux découverts à Loches témoignent des débuts du caravagisme en France.

LOCHES - L’affaire « Caravage », tel pourrait être le nom des révélations qui secouent le paysage culturel français depuis le 24 janvier, lorsque la Mairie de Loches (Indre-et-Loire) a annoncé détenir deux tableaux du maître italien, Pèlerinage de Notre Seigneur à Emmaüs et Saint Thomas mettant son doigt en la plaie du Christ. Retrouvées dans l’église Saint-Antoine en 1999 par le conservateur des Monuments historiques de la Région Centre, François-Charles James, les toiles, qui portent le blason de Philippe de Béthune, ont fait l’objet de cinq années de restauration et d’études à la demande de la direction régionale des Affaires culturelles (DRAC). Les scientifiques et restaurateurs missionnés ont confirmé que les tableaux étaient contemporains du Caravage (et non du Caravage lui-même) et présentaient certaines similitudes avec ses œuvres – abondante utilisation de couleurs à base de plomb, incisions à même les préparations blanches des carnations, tracé sombre pour certaines zones, sans oublier la manière de fixer la toile sur le châssis.

La copie, pratique courante
Un inventaire conservé aux Archives nationales (1608), dans lequel il est fait mention de l’achat de deux Caravage par Philippe de Béthune, frère de Sully, ministre d’Henri IV et ambassadeur à Rome de 1601 à 1605, a fourni à la mairie la certitude qu’elle possédait bel et bien des Caravage. Ne manquait plus que l’avis d’un expert. Ancien conservateur des Musées de France, spécialiste d’art asiatique, auteur d’un ouvrage de vulgarisation sur le Caravage – que les éditions Gallimard s’apprêtent à rééditer –, c’est José Frèches,actuellement à la tête d’une galerie d’art dans le Gard et d’une agence de communication à Paris, qui révèle l’incroyable trésor qui sommeillait dans la petite église de Loches. Les médias se sont emparés de l’information, démentie le jour même par Pierre Rosenberg, qui ne s’est prononcé que d’après une photographie. Pour des experts comme Mina Gregori, spécialiste du Caravage, ou Stéphane Loire, conservateur au département des Peintures du Musée du Louvre (qui eux aussi n’ont vu que des photographies des œuvres), il s’agit indubitablement de copies anciennes de L’Incrédulité de saint Thomas conservé à Potsdam, en Allemagne, et du Souper à Emmaüs appartenant à la National Gallery de Londres. Mais des copies de qualité, particulièrement le Saint Thomas, souligne Arnauld Brejon de Lavergnée, directeur des collections du Mobilier national et des Manufactures des Gobelins. Ancien directeur du Musée des beaux-arts de Lille, il est le seul expert du XVIIe siècle à s’être déplacé à Loches. Il s’appuie aussi sur des lettres que Giulio Mancini, médecin d’Urbain VIII, envoie à son frère en 1606 puis en 1608 (date probable de réalisation des copies de Loches), où il est fait allusion à la commande de copies d’après le Souper à Emmaüs et Saint Thomas. Et de préciser : « Attention, copie ne veut pas dire faux ! » Au XVIIe siècle, la copie est une pratique courante et peut avoir quasiment autant de valeur que l’original, c’est pourquoi la distinction entre les deux n’est pas forcément effectuée dans les archives ! Le tableau copié est le reflet de la « mano » du Caravage, d’où la confusion dans l’inventaire de Philippe de Béthune.

« Rapport fétichiste »
Particulièrement appréciées pour leur caractère novateur, les toiles du maître du clair-obscur ont été très largement copiées à son époque. Les prix des tableaux du Caravage ont en outre été multipliés par dix en vingt ans ; les copies ont dû faire de même, ce qui expliquerait le prix élevé des tableaux figurant dans l’inventaire de Philippe de Béthune. « Une vingtaine de peintres installés à Rome vers 1600 pourraient en être les auteurs », indique Arnauld Brejon de Lavergnée. Témoins des premières traces du caravagisme en France, les œuvres pourraient s’avérer essentielles pour comprendre la diffusion du style caravagesque. Mais pour l’heure, Pascal Dubrisay, adjoint chargé de la culture au maire de Loches , n’en démord pas : « Il demeure des faits troublants : pourquoi, s’il s’agit d’une copie, y a-t-il autant de différences, pour Les Pèlerins d’Emmaüs, entre le Christ de Londres et celui de Loches ? J’attends que l’on nous prouve qu’il ne s’agit pas du Caravage. Nous sommes prêts à reconnaître nos erreurs, mais que les experts se déplacent ! » L’exposition des œuvres que projette de faire la Ville d’ici au mois de juin devrait en offrir l’opportunité à qui veut. « Je ne suis pas choqué qu’une polémique sur l’authenticité d’une œuvre permette à une collectivité locale de se passionner pour son patrimoine. Et cela ne me déplairait pas que les foules se déplacent à Loches, à condition, bien sûr, qu’il y ait un véritable accompagnement didactique, conclut Alain Tapié, directeur du Musée des beaux-arts de Lille, spécialiste du XVIIe. Le débat est passionnant, il sort du rapport fétichiste que nous entretenons avec l’objet unique ; il attire l’attention sur l’œuvre et non le nom… »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°232 du 3 mars 2006, avec le titre suivant : L’affaire « Caravage », une question de point de vue ?

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