Vendredi 13 décembre 2019

Musée

La saga familiale de Vaux-le-Vicomte

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 27 juin 2018 - 1120 mots

MAINCY

Chef-d’œuvre du Grand Siècle, théâtre de la disgrâce de Nicolas Fouquet, le célèbre château doit sa résurrection à la passion et à l’engagement de la famille de Vogüé.

Face à la splendeur du château de Vaux-le-Vicomte et à l’engouement populaire que suscite ce site mythique, on a aujourd’hui la plus grande peine à imaginer que le monument et son domaine ont bien failli disparaître au XIXe siècle. La résurrection, puis l’entretien et la valorisation de ce lieu hors du commun sont l’œuvre d’une famille qui s’y consacre sans relâche et avec passion depuis cinq générations. Le chef-d’œuvre du trio phare du Grand Siècle (Le Vau, Le Nôtre et Le Brun) a en effet connu un destin on ne peut plus mouvementé. Théâtre de la disgrâce de son fondateur, l’illustre Nicolas Fouquet, ce château révolutionnaire dans sa conception est ensuite vendu par la veuve du surintendant au maréchal de Villars. Perclus de dettes, le fils du grand militaire le vend à son tour au duc de Choiseul-Praslin un personnage très influent puisqu’il est cousin du principal ministre de Louis XV.

Pour la première fois, le domaine connaît une période de stabilité, car il est ensuite transmis de génération en génération et échappe miraculeusement au vandalisme révolutionnaire. Toutefois, la trêve n’est que de courte durée, car en 1847 un drame frappe la famille. Le duc Charles de Choiseul assassine son épouse de vingt-sept coups de poignard avant de se suicider quelques jours plus tard dans sa cellule. Les travaux engagés par les propriétaires s’arrêtent alors brutalement et la propriété est laissée à l’abandon. En quelques décennies, elle menace de tomber en ruine, tandis que les délicats jardins de Le Nôtre retournent à l’état de friche. La famille n’a pas les moyens et encore moins le désir d’investir dans ce lieu irrémédiablement associé à ce fait divers sordide. Elle décide donc de s’en séparer.

Le sauvetage du château

Craignant que le site ne soit acquis par un promoteur peu scrupuleux souhaitant démanteler ce trésor, le préfet de Seine-et-Marne, Gustave Guyot de Villeneuve, sensibilise alors son ami Alfred Sommier au sort de ce site exceptionnel. Il lui fait visiter et Sommier tombe littéralement sous le charme, malgré le délabrement général et la présence d’animaux paissant dans les parterres de buis. Seul enchérisseur lors de la vente publique, Sommier acquiert en 1875 le château et les jardins pour un peu plus de 2 millions de francs-or.

Commence alors un chantier pharaonique qui engloutira plus de 5,5 millions et nécessitera des années de labeur. Grâce à Élie Lainé qui travaille à partir des gravures d’Israël Silvestre – une démarche archivistique inédite pour l’époque –, les jardins reprennent vie. Le nouveau maître des lieux, un industriel d’extraction modeste qui a fait fortune dans le commerce du sucre, consacre également une grande partie de son argent et de son énergie à restaurer et à remeubler le château. En bon esthète éclectique, Sommier achète autant des merveilles du XVIIe, comme un superbe bureau Boulle, que des meubles et des œuvres d’autres époques. Il passe ensuite le relais à son fils Edme, qui participera activement avec son épouse Germaine à sauver ce trésor national.
L’expérience de visite, un choix visionnaire

À la mort d’Edme, c’est son neveu, Jean, comte de Vogüé, qui hérite du château. En 1967, il l’offre à son fils Patrice comme cadeau de mariage. L’heureux propriétaire et son épouse Cristina ont alors une idée inattendue : le 30 mars 1968, ils ouvrent leur demeure aux visiteurs. « Tout le monde sera invité à Vaux », annonce à l’époque Patrice de Vogüé, « non dans une demeure froide et pompeuse, mais chez ma femme et moi, chez M. Alfred Sommier, chez le duc de Choiseul, chez le surintendant Fouquet ». Les jeunes mariés prennent cette décision non seulement pour partager ce joyau avec le plus grand nombre, mais aussi pour lever les fonds nécessaires à l’entretien de ce qui constitue la plus grande propriété privée classée monument historique.

Contrairement à aujourd’hui, il n’est alors pas du tout ancré dans les mœurs de faire visiter des châteaux privés et le jeune couple s’inspire de ce qui se fait de l’autre côté de la Manche. « Cette ouverture ne s’est pas faite sans heurt », confie Alexandre, le fils du comte de Vogüé. « À l’époque, nous vivions au premier étage et certains membres de la famille ont été scandalisés que mes parents osent ouvrir les portes de la maison de famille moyennant un billet d’entrée. » Les propriétaires innovent également dans la manière de faire visiter le château. « La philosophie de mes parents, c’est qu’à Vaux-le-Vicomte nous n’accueillons pas des visiteurs mais des invités », résume Alexandre. En effet, les hôtes développent ce que l’on appellera plus tard l’expérience de visite, qui sera largement copié. Cristina crée ainsi un restaurant ainsi qu’une boutique et développe toute une gamme de produits dérivés. En 1980, les propriétaires ont l’idée de proposer à la belle saison une expérience unique : découvrir le château et les jardins éclairés par 2 000 chandelles et au son de la musique baroque afin de retrouver un peu de la magie de la fameuse fête du 17 août 1661 qui marqua l’apothéose du domaine et la chute de Fouquet.

Les Vogüé sont également pionniers dans l’accueil de tournages et d’événements privés. Malgré leur dévouement à cette propriété, le comte et la comtesse qui habitent toujours dans les communs n’ont toutefois pas cherché à imposer la responsabilité de la gestion de ce patrimoine hors norme à leurs enfants. Ils ont même encouragé leurs trois fils à faire leurs armes ailleurs. Jean-Charles a ainsi travaillé comme commercial chez Nike, tandis qu’Ascanio a produit des événements culturels et qu’Alexandre a été guide de montagne. Pourtant, chacun leur tour, ils sont revenus à Vaux-le-Vicomte pour perpétuer l’œuvre de leurs parents et de leurs aïeuls.

Château de Vaux-le-Vicomte, Maincy (77). Tous les jours, jusqu’au 4 novembre, de 10 h à 19 h. Tarifs : 10,50 à 16,50 €. www.vaux-le-vicomte.com
Suivez le guide… bleu
Les Guides bleus, célèbres guides de voyage, éditent depuis peu une collection intitulée les « Carnets des guides bleus » dédiée aux monuments et aux sites touristiques en France et dans le monde. Après le château de Fontainebleau, le Mont-Saint-Michel ou le Vatican, la collection s’enrichit cette année d’un titre sur le château de Vaux-le-Vicomte. Pratique par son format « poche » et par les informations qu’il délivre (les activités et les manifestations à l’instar des soirées aux chandelles ou de la mise en eau des fontaines et des bassins en été, mais aussi les tarifs d’entrée, les horaires d’ouverture ou l’accès du château), Le Château de Vaux-le-Vicomte dévoilé n’en demeure pas moins un véritable ouvrage patrimonial de qualité qui met en lumière l’histoire et le patrimoine remarquables du lieu.
Fabien Simode

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°714 du 1 juillet 2018, avec le titre suivant : La saga familiale de Vaux-le-Vicomte

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