Vendredi 6 décembre 2019

Politique

MUSÉES

La politique d’acquisition britannique sur la sellette

LONDRES / ROYAUME-UNI

Un rapport pointe la faiblesse des acquisitions par les musées britanniques, consécutive à une baisse de leurs ressources et l’augmentation concomitante des cessions de leurs collections pourtant publiques.

L'Imperial war Museum, à Londres
L'Imperial war Museum, à Londres
©IWM

« Ce rapport exprime de l’inquiétude et de la préoccupation. De plus, (..) il répète et renforce les arguments avancés au cours des quinze dernières années sur le manque de fonds des musées et des galeries d’art destinés à leurs acquisitions et de leurs collections. » L’Art Fund et la Wolfson Foundation voulaient faire parler d’elles à l’occasion du quarantième anniversaire de leur coopération dans l’aide à l’acquisition d’œuvres d’art en faveur d’entités publiques. Ces deux associations sans but lucratif ne pouvaient sans doute frapper plus fort qu’à travers le rapport intitulé Pourquoi collectionner ? rédigé par l’historien David Cannadine. Celui-ci cite notamment l’ancien directeur d’Art Fund David Barrie, qui décrit ses conclusions comme « choquantes » : « Si la plupart des musées ont acquis au moins une œuvre au cours des cinq dernières années, bon nombre ont été obtenues grâce à des dons (..) La majorité des musées ne collectionnent plus activement en raison d’un manque de fonds généralisé et d’un manque de soutien moral de la part des gouvernements locaux et centraux. »

Le rapporteur indique qu’en 2017, 35 % des musées et galeries n’étaient pas capables d’allouer le moindre budget pour des acquisitions et 60 % comptaient pour ce faire sur des donations. Une situation à mettre en rapport avc le marché de l’art, où les prix ont atteint « des niveaux stratosphériques ». Parmi les mieux lotis, 60 % n’ont attribué au mieux qu’1 % de leur budget à cette tâche. Ils se sont par ailleurs surtout concentrés sur des thèmes déjà couverts par leur collection.

David Cannadine fait remonter la faiblesse actuelle des acquisitions des musées et galeries publics à la chute des subventions dans le monde de l’art amorcée par la Première ministre conservatrice Margaret Thatcher au cours des années 1980, et confirmée par David Cameron à son arrivée au pouvoir en 2010. Il n’épargne pas non plus – et c’est assurément un discours bien moins entendu et bien moins politiquement correct – la décision prise par les gouvernements travaillistes de Tony Blair à partir de 1997 d’imposer une mission sociale et politique aux institutions artistiques. « La priorité placée sur les notions d’accès, d’engagement, de diversité et de communauté a fait que l’attention (et donc les ressources) s’est éloignée de ce qui devrait être l’objectif central et la raison d’être fondamentale des musées et des galeries, qui n’est pas de parler ou d’essayer de guérir les problèmes de la société contemporaine mais de maintenir, développer et réfléchir à leur collection, qui devrait être au centre de tout ce qu’ils font »,écrit l’historien.

Il rappelle que dans le passé « les commissaires d’exposition travaillaient dans des musées et des galeries pour s’échapper du monde ; maintenant, leurs successeurs entrepreneuriaux doivent au contraire être impliqués dans le monde ». Une situation d’autant plus difficile lorsque les moyens dévolus à ces ambitions sociétales démesurées sont limités : les subventions publiques dans le monde de l’art ont diminué de 13 % en prenant en compte l’inflation entre 2007 et 2017. À ces dispositions du monde politique, le rapporteur estime que « dans notre monde postcolonial, les vastes collections accumulées par des musées “encyclopédiques” sont désormais souvent dénoncées comme des étalages démodés d’acquisition impériale ». Les critiques s’appuient notamment sur le fait que les musées n’exposent qu’environ 10 % de leur collection et que ces collections ne sont, selon lui, pas « véritablement gérées », demeurent non-cataloguées et que les acquisitions actuelles sont plus « réactives » que véritablement pensées.

Des musées décomplexés vendent leurs œuvres

Cette pression politique, financière et sociétale a abouti à briser un tabou majeur ces dernières années avec le choix assumé de nombreux musées de vendre des pièces de leur collection, un geste qui va à l’encontre de l’idée que celles-ci étaient détenues dans le public à perpétuité. En 2017, 57 % des institutions contactées ont vendu des œuvres alors qu’elles n’étaient que 34 % à le faire en 2006. Parmi celles-ci, 37 % ont vendu moins de dix objets contre 55 % en 2006 et 22 % plus de dix pièces contre 12 % en 2006. La plupart des ventes sont justifiées comme faisant part d’une « gestion normale des collections » et du manque de place pour les exposer. Seules 4 % des ventes visent à disposer de fonds nécessaires à l’acquisition d’autres œuvres.

David Cannadine différencie ainsi la vente de 69 armes à feu, de 27 000 films et de grands véhicules parmi lesquels des tanks et des avions par l’Imperial War Museum et celle d’une statue égyptienne par le musée public de Northampton pour 17 millions d’euros. Il juge la première compréhensible, parce que ces pièces n’étaient pas exceptionnelles et que le musée a réinvesti ses quelque 100 000 euros de recette dans sa collection, mais dénonce la seconde dont la vente d’une pièce majeure n’a servi qu’à la construction d’une nouvelle extension du musée.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°496 du 2 mars 2018, avec le titre suivant : La politique d’acquisition britannique sur la sellette

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