Deaccessioning

Des collections publiques à vendre ?

Alors que les restrictions budgétaires incitent des musées étrangers à se séparer de leurs œuvres, la Grande-Bretagne va mener une réflexion sur la question de l’aliénabilité de ses collections

Le Journal des Arts

Le 30 novembre 2010 - 994 mots

LONDRES - Les directeurs des grands musées internationaux ont réaffirmé leur opposition à la vente d’œuvres d’art appartenant à des collections publiques, et ce lorsque les revenus de cette vente sont utilisés à d’autres fins que des « acquisitions ou l’entretien direct des collections ».

Ce rappel intervient alors que la tentation de vendre des œuvres se fait plus en plus grande en Grande-Bretagne, et que s’amplifient les craintes sur la possibilité d’organiser de telles ventes. Alors qu’il assurait il y a encore peu la présidence du Cimam, Comité international des musées et des collections d’art moderne (1), Manuel Borja-Villel, directeur du Musée Reina-Sofía, à Madrid, a déclaré que le comité était soucieux de ces affaires où l’argent est utilisé pour des projets qui ont « très peu à voir avec les collections, comme des extensions ». Le Cimam, comité émanant du Conseil international des musées, a indiqué que les musées risquaient d’être suspendus du conseil s’ils enfreignaient ce principe. « Il est important de réaffirmer qu’une collection publique est différente d’une collection privée, a affirmé Manuel Borja-Villel. La collection publique a une dimension de mémoire. Nous devons respecter ce que nos collègues ont collectionné avant nous. » Il a ajouté que ces décisions devaient être prises par des directeurs, et non par « des politiciens ou de simples gestionnaires ». Cette prise de position fait suite au durcissement de l’Association des directeurs de musées d’art américaine (Association of Art Museum Directors, AAMD) qui s’oppose au deaccessioning, c’est-à-dire à la revente d’œuvres des collections publiques, pour lever des fonds venant financer des dépenses de fonctionnement et des projets d’extension. Au mois de juin, Kaywin Feldman, directrice de l’AAMD, expliquait qu’« aucune exception ne sera faite ».

Inquiétude grandissante 
En Grande-Bretagne, l’inquiétude va grandissante devant le manque de réglementation pour prévenir ces ventes abruptes et motivées par l’argent d’œuvres de collections régionales, à l’heure où la pression sur les autorités locales s’accroît suite à la politique d’austérité menée par le gouvernement de coalition de Nick Cameron. Stephen Deuchar, directeur de l’Art Fund, l’affirme : « Nous sommes fermement opposés aux conseillers pointant du doigt un Picasso comme une solution à court terme d’une crise de financement. Le deaccessioning n’est pas un péché, mais il doit être entrepris avec beaucoup de précaution. » Les garde-fous actuels ne sont pas contraignants et dépendent largement des convictions morales. L’Association des musées du Royaume-Uni a assoupli sa position éthique, passant de la méfiance féroce contre la revente à l’acceptation que des œuvres d’art puissent être sacrifiées pour le bien d’une collection. « Le fait que des musées liquident leurs collections dans des circonstances exceptionnelles est un principe que nous acceptons depuis 2007, précise Maurice Davies, responsable de la politique de l’Association des musées. Et le monde ne s’est pas écroulé. » L’Association des musées n’a pas protesté cette année lorsque le Royal Cornwall Museum, à Truro, s’est séparé de deux tableaux, dont Bondage (1895) d’Ernest Normand qui était dans ses collections depuis quatre-vingt-dix ans et était considéré comme suffisamment important pour que la Tate Britain, à Londres, l’emprunte à l’occasion de sa réouverture en 2001. L’œuvre n’a pas atteint son prix de réserve chez Christie’s au mois de juin et fut cédée au cours d’une vente de gré à gré pour un peu plus d’un million de livres sterling (1,21 million d’euros). Cette opération vient financer la création d’un fonds de dotation. Lorsqu’en 2009, les conseillers municipaux de Southampton ont suggéré de vendre un tableau d’Alfred Munnings et l’une des deux sculptures de Rodin pour aider à financer un musée maritime, les boucliers se sont levés. « L’Association des musées trouvait l’idée acceptable », modère cependant Maurice Davies.

Une nouvelle commission ? 
Parmi les suggestions pour une plus grande réglementation, il y a la création d’une commission d’experts qui passerait en revue les propositions de reventes. Cette commission suivrait la ligne de conduite du Reviewing Committee on the Export of Works of Art (Comité de révision sur l’exportation des œuvres d’art). Le ministre de la Culture Ed Vaizey, dont on attend le discours lors d’un séminaire sur le deaccessioning programmé à la National Gallery, à Londres, au mois de mai 2011, a souligné : « C’est aux professionnels des musées qu’il revient avant tout de réfléchir à ces problèmes complexes, mais le gouvernement s’y intéresse dans le cadre d’une politique publique au sens large. » Une commission d’experts est-elle nécessaire ? Maurice Davies ne le pense pas : « Un nouveau comité est la dernière chose dont nous ayons besoin. Et cela demanderait une nouvelle législation. » Également attendue pour une intervention à la National Gallery, la directrice générale de l’Imperial War Museum à Londres, Diane Lees, est tout aussi dubitative : « L’arbitrage est plus efficace qu’une grosse machine pour les cas d’exception. » Autre intervenant programmé au mois de mai, Bendor Grosvenor, directeur de la galerie londonienne d’art ancien Philip Mould et ancien conseiller du parti conservateur pour les musées, est, pour sa part, favorable à l’idée : « Le gouvernement serait très bien placé pour étudier la possibilité d’une commission d’experts. Celle-ci pourrait aider les musées régionaux à prendre des décisions, et à obtenir les meilleurs prix de vente. » Fred Hohler, créateur de la Public Catalogue Foundation, centre de documentation des collections nationales de tableaux, se méfie : « Ces collections sont des biens et elles pourraient devenir des biens économiques [pour les villes] si elles étaient valorisées. » Et prévient : « Ce ne sont pas seulement les Titien, les Véronèse et les Botticelli, ce sont aussi les tableaux «peu importants» [qui devraient être protégés] et vont devenir de plus en plus importants en tant que témoignages visuels du monde préphotographique – d’autant plus si l’on ajoute les aquarelles et les dessins. »

Note

(1) Le 17 novembre, le conseil d’administration du Cimam a été renouvelé. Zdenka Badovinac, directrice de la Moderna Galerija de Ljubljana (Slovénie) a succédé à Manuel Borja-Villel à la présidence du conseil.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°336 du 3 décembre 2010, avec le titre suivant : Des collections publiques à vendre ?

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