Musée

Bienvenue chez SAM

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2007

Le Seattle Art Museum rouvre ses portes après une ample extension. L’occasion de redéployer ses collections, en instaurant de nombreuses passerelles entre les époques et les cultures.

SEATTLE - Si certains, et c’est même devenu une tendance lourde, donnent dans le spectaculaire en vue d’attirer les foules, quelques autres optent pour une élégante discrétion. Plutôt que de s’en remettre à une star internationale, le Seattle Art Museum (SAM), à Seattle (Washington), a préférer jouer la carte régionale en mandatant Brad Cloepfil et son cabinet Allied Works Architecture basé à Portland (Oregon), afin de mener à bien son projet d’extension, que Mimi Gates, sa directrice, qualifie même de « réinvention ». L’enjeu n’était pas des moindres, puisqu’il s’agissait d’augmenter considérablement les surfaces d’exposition tout en annexant le bâtiment, trop étroit mais pourtant pas si ancien, construit par Robert Venturi et Denise Scott Brown en 1991. Un édifice qui, il est vrai, ne brille pas par la gestion rationnelle de ses espaces.
Ouvert au public le 5 mai, le nouvel édifice permet d’accroître la surface globale de 11 000 m2 en la portant de 14 000 à 25 000 m2. Il souligne en outre le considérable développement d’une institution fondée en 1933 par Richard E. Fuller, collectionneur et grand amateur d’art asiatique. Le SAM gère aujourd’hui trois sites, avec l’Olympic Sculpture Park (lire ci-contre), inauguré en janvier, et l’immeuble originel, coquet bâtiment d’inspiration Art déco sis dans le quartier résidentiel de Volunteer Park, qui devint en 1994 le « Seattle Asian Art Museum ». Ce développement est encore en devenir, le nouvel édifice permettant une extension progressive (comptabilisant à terme jusqu’à 42 000 m2) dans des étages supérieurs aujourd’hui loués à la banque Washington Mutual, qui a bâti son nouveau siège sur l’autre partie de la même parcelle.

Accrochage antichronologique
Le projet de Cloepfil, partisan d’une « architecture de clarté et de rigueur », semble guidé par un pragmatisme rationnel, tant la neutralité des espaces intérieurs répond, sans autre forme de démonstration, à la seule double fonction qui leur est assignée : exposition et circulation. D’aucuns pourront les trouver un tantinet ennuyeux, mais force est de constater que le pari de l’efficacité est réussi. La jonction avec l’immeuble de Venturi s’effectue en douceur, le deuxième étage de ce dernier étant réservé aux expositions temporaires, ainsi les collections d’art romain du Louvre début 2008. Les espaces apparaissent parfaitement adaptés, anticipant même des besoins potentiels : une salle réservée au contemporain culmine ainsi à près de 9 mètres de hauteur. L’architecte est également parvenu à ménager quelques lignes de fuites via des ouvertures entre les espaces et les niveaux.
Parée de verre et de volets en acier nervuré permettant de moduler la part naturelle de l’éclairage, la façade joue de délicates variations grâce à quelques décrochements et à l’opposition des matières. Surtout, l’acier accroche la lumière sans cesse changeante de Seattle et voit varier sa « coloration », qui, par grand soleil, devient presque dorée.
Du point de vue du contenu, le panorama étudié se révèle très large. Neuf conservateurs se sont répartis les salles d’art moderne et contemporain, américain, européen, africain, australien et océanien, asiatique, précolombien, antique méditerranéen et islamique. Celles-ci se font face par départements, mais en déniant toute idée de chronologie dans leur succession et parfois même en leur sein, n’hésitant pas non plus à bousculer les contextes.
Ainsi statuaire, objets rituels et masques africains, nombreux, voisinent-ils avec une projection vidéo de William Kentridge (Shadow Possession, 1999) et une installation de Yinka Shonibare, où des costumes européens sont confectionnés dans des tissus multicolores (Nuclear Family, 1999). De la céramique chinoise du Xe-XVe siècle est confrontée à une grande encre sur papier récente de Li Jin (A Feast, 2001). Ou encore, le portrait du Dr Silvester Gardiner par John Singleton Copley (v. 1772) appelle-t-il, de sa forte présence, les visiteurs venant d’une salle assez fourre-tout (où voisinent Joseph Cornell, Kandinsky, Georgia O’Keeffe ou De Chirico !) à pénétrer l’espace dévolu à l’Amérique des XVIIIe-XIXe siècles, où cohabitent joliment peinture, mobilier et argenterie…
Voulu et fortement revendiqué, le système des passerelles établies entre les contextes et les époques ouvre des voies pertinentes, mais n’est pas sans risque. En témoigne l’impressionnante « salle des porcelaines », où cohabitent mille pièces européennes et asiatiques des XVIIe-XVIIIe siècles, surmontées d’un plafond de Tiepolo (The Triumph of Valor over Time, v. 1757). Si l’installation est spectaculaire, la profusion peut engendrer une certaine confusion.

Riches collectionneurs
Occupant à lui seul près de la moitié du premier des deux niveaux de présentation, l’art moderne et contemporain bénéficie d’une présence très affirmée, encore renforcée par l’exposition temporaire inaugurale, « SAM at 75: Building a Collection for Seattle ». Celle-ci regroupe une centaine d’œuvres du siècle écoulé issues d’un don colossal de 1 000 pièces, en provenance de 40 collections. Don effectué en vue du 75e anniversaire du musée en 2008 (125 autres œuvres, de toutes périodes, parmi lesquelles un Saint Augustin en extase de Murillo, étant dispersées dans les autres salles). Quelques chefs-d’œuvre en émergent, tel un Oiseau dans l’espace (1926) de Brancusi, ce Cross Section de Franz Kline (1956) ou un bel ensemble de sept toiles de Gerhard Richter… La région, il est vrai, concentre quelques belles fortunes et nombre de collectionneurs avisés, soudés dans l’idée de communauté intellectuelle et fortement impliqués dans le rayonnement et le dynamisme culturel de Seattle.

Seattle Art Museum

100 University Street (at 1st Avenue), Seattle, Washington, tél. 1 206 654 3100, www.seattleartmuseum.org, tlj sauf lundi 10h-17h, jeudi-vendredi 10h-21h. Exposition « SAM at 75: Building a Collection for Seattle », jusqu’au 9 septembre.

Seattle Art Museum

- Directrice : Mimi Gates - Architecte : Brad Cloepfil, Allied Works Architecture, Portland et New York - Superficie : 25 000 m2 - Coût du projet : 86 millions de dollars - Nombre de départements : 9 - Nombre d’œuvres exposées : environ 2 400 - Nombre d’œuvres de la collection : environ 24 000

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°259 du 11 mai 2007, avec le titre suivant : Bienvenue chez SAM

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