Dimanche 22 septembre 2019

Restitutions - Diplomatie

Chronique

Vous avez dit « restitution » ?

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 13 mars 2019 - 564 mots

PARIS

Diplomatie culturelle. Emmanuel Fessy a, ici même, bien posé la question des « restitutions » d’œuvres d’art.

Il lui a donné une réponse que je partage totalement. J’y ajouterai quelques remarques d’ordre historique – autrement dit, pas loin d’être d’ordre philosophique, puisqu’aussi bien les problèmes les plus fondamentaux touchent aux grands principes. C’est sans doute pour cela qu’ils sont récurrents : on peut les penser pas loin d’être insolubles – si on les traite de la manière pure et parfaite que certains souhaiteraient.

Le débat a été relancé par une conjoncture courte, la volonté du président de la République française, et par une conjoncture moyenne, le cône d’ombre de la colonisation. Mais il n’y a aucune raison de s’y limiter. D’abord, pourquoi l’Afrique et pas l’Asie et l’Océanie ? Et pourquoi pas l’Amérique latine, puisque les musées d’Europe sont aussi remplis d’objets amérindiens d’origines variées ? Quant à l’Europe elle-même, son histoire a été traversée d’expériences politiques spoliatrices : biens juifs volés par les nazis, mais aussi biens des églises et des « élites » spoliés par les régimes soviétiques. Remontons plus haut encore : au nom de quel principe à géométrie variable ne restituerions-nous pas les archives, les bibliothèques et les objets d’art saisis à la Révolution et transformés ipso facto en « biens nationaux » ? Pour le coup, ce n’est plus seulement le Quai Branly qui aurait du souci à se faire…

Même vertige si on interroge la personnalité des héritiers. Les familles et les églises peuvent faire valoir une claire continuité. Mais les états modernes ne sont pas les héritiers des « peuples » spoliés, dont la géographie et l’identité ne correspondent que très partiellement – voire pas du tout – à celle des états successeurs. Et je ne parle pas seulement ici de l’Afrique. Qui est l’héritier de l’art byzantin ? Ça se discute. L’argument de la continuité territoriale jouerait en faveur de la Turquie. Le point de vue de la Grèce (ou de la Bulgarie, ou de la Syrie, etc.) pourrait être différent… Et à qui les découvertes archéologiques sur les territoire d’Israël et Palestine doivent-elles « appartenir » ?

Les spécialistes de l’histoire du patrimoine le savent : le débat s’est esquissé dès les premiers temps de l’histoire du musée moderne, sous la Révolution, avec l’abbé Grégoire, inventeur de la notion de « vandalisme », et Quatremère de Quincy, posant la question préjudicielle touchant l’institution muséale : n’est-elle pas fondée sur un principe discutable, dès lors que tout ou partie des objets qu’elle garde en son sein est retiré au milieu qui les a vus naître ?

Sans doute la solution la moins radicale – donc la moins absurde – passe-t-elle par des démarches qui seraient fondées sur d’autres principes. Le principe de compromis, par exemple : certaines « restitutions » (on voit que le mot est mal choisi) symboliques seraient de bonne politique humaniste, mais sans aucun système : l’obscurité ou l’ambiguïté des conditions d’acquisition suffiraient à circonscrire les cas. Un second principe pourrait s’apparenter à une sorte de coresponsabilité mémorielle. Ce qu’il faut encourager, dans une perspective universaliste, c’est la circulation des œuvres, contre l’enfermement de chaque culture dans sa spécificité – évidemment largement imaginaire : ça s’appelle du nationalisme culturel (Léonard de Vinci est-il propriété de l’Italie ?), voire du racisme. La partie sera gagnée le jour où, pour voir certains chefs-d’œuvre de l’Antiquité romaine ou du Moyen Âge gothique, il faudra aller dans un musée d’Afrique subsaharienne.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°518 du 1 mars 2019, avec le titre suivant : Vous avez dit « restitution » ?

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