Restitutions

TRIBUNE

Restitutions : construire le paysage muséal de demain

Par Jean-Yves Marin · Le Journal des Arts

Le 28 juin 2018 - 979 mots

Les déclarations d’Emmanuel Macron à Ouagadougou (Burkina Faso), sur le retour du patrimoine africain à l’Afrique, constituent un événement considérable pour le monde des musées.

Statues du Bénin du XIXe s. appartenant au musée du Quai Branly
Statues du Bénin du XIXe s. appartenant au musée du Quai Branly
Photo Shonagon

« La restitution des œuvres issues des pillages coloniaux n’est plus un tabou », écrit avec raison Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires de France (Cran). Néanmoins, il va maintenant falloir être inventif pour entrer dans une phase active sur un sujet si complexe et si sensible.

Les progrès ne viendront que si l’on laisse sur le bord du chemin la repentance et le devoir de mémoire ainsi que le « restitutionisme béat » qui a soudainement envahi le débat. Il est curieux de constater que tout un chacun s’exprime sur ce sujet… excepté les directeurs de musée.

La seule voix, semble-t-il autorisée, est celle d’un nouveau converti, le président du Musée du quai Branly - Jacques-Chirac, qui jusqu’alors s’ingéniait à ne rien vouloir restituer. Face à ce paradoxe, il est sans doute nécessaire de recontextualiser un sujet que les cabinets ministériels français découvrent avec une touchante candeur.

Les conventions internationales, des outils disponibles

Le Conseil international des musées (Icom), situé à l’Unesco depuis sa création en 1946, milite pour le droit au retour et élabore des mécanismes qui s’appuient sur le droit international, dans le respect de la déontologie muséale. L’expertise acquise constitue une base théorique que l’on ne saurait ignorer.

Des conventions internationales ont été adoptées, dont la convention Unidroit (1995), sur le retour des biens culturels volés ou illicitement exportés. L’application de ce texte, qui nous engage pour le futur, conditionne toute action dans le domaine de la circulation des biens culturels et la crédibilité des processus de retour du patrimoine culturel spolié par l’entreprise coloniale. Or la France, qui fut à l’origine signataire de la convention, ne l’a – à ce jour – toujours pas ratifiée.

Comment fonder une politique de retour qui repose sur le passé sans un engagement fort et clair sur l’avenir ? On ne saurait résoudre les problèmes du passé en ignorant les progrès réalisés par le droit international. La justice, les services des douanes, les professionnels de musée ont la nécessité de cet outil juridique.

Chacun s’accorde à écrire que, pour retourner des biens culturels dans un pays, il est primordial de disposer d’un corps de professionnels du patrimoine bien formé. Cette constatation a amené dans les années 1990 à la création d’un département de gestion du patrimoine à l’Université Senghor d’Alexandrie (Égypte), qui a irrigué en professionnels de nombreux pays d’Afrique. Aujourd’hui, ce département survit avec des moyens restreints, grâce à l’engagement des équipes. L’École du patrimoine africain (EPA), établissement universitaire créé en 1988 pour former des professionnels de la conservation et installé à Porto Novo (Bénin), demeure inactive faute de moyens alors que les compétences et les savoir-faire existent.

Soutenir l’Université Senghor et l’EPA de Porto Novo serait cohérent, avant de mettre en place de nouveaux mécanismes ou d’imaginer des images de présidents se congratulant sur un tarmac d’aéroport sur fond de « beaux objets » au devenir incertain.

À mon sens, l’une des conditions sine qua non pour que les autorités africaines s’impliquent serait de mener la réflexion sur le retour pour l’ensemble du continent africain en partenariat avec l’Union africaine, sans se soucier des barrières linguistiques et culturelles issues de la colonisation.

Enfin, d’un point de vue muséal, il paraît dommageable d’avoir exclu de la réflexion les restes humains conservés dans les musées alors que c’est sans doute le domaine où nous avons le plus progressé au cours des dernières années. La loi de 2010, sur la restitution des « têtes maories », est à bien des égards exemplaire. Les rapporteurs de la loi justifièrent le retour « au regard du principe du respect des cultures et des croyances des autres peuples ». N’est-ce pas de cela dont nous parlons aujourd’hui !

Le rôle des musées occidentaux

La position des responsables de collections est difficile. Toute notre culture, notre compétence professionnelle est basée sur la conservation et la transmission intergénérationnelle des collections. Le mot « inaliénabilité » est notre viatique. La finalité de la conservation des œuvres d’art et des objets d’histoire ne peut se concevoir avec des limites temporelles. Chaque génération de conservateurs apporte son expertise scientifique dans l’étude des collections et de nouvelles techniques de restauration pour leur permettre de traverser les siècles. Cependant, les œuvres demeurent d’une infinie fragilité et une dégradation est souvent irréversible. Les terribles destructions de musées en Europe durant les deux guerres mondiales ont démontré que nul n’est à l’abri et ne peut garantir sur le temps long qu’il saura mieux qu’un autre protéger le patrimoine.

C’est tout le processus de conservation des œuvres qu’il faut repenser quand on sait qu’il s’ouvre plus d’un musée par jour dans le monde et que le tourisme culturel est devenu planétaire.

Les musées du XXIe siècle vont s’inscrire dans une perspective de développement durable dans un monde globalisé. Cela implique une recomposition de l’usage des collections suivant des paradigmes qui restent à inventer.

L’objet muséal est « au service de la société et de son développement », rappelle la définition internationale du musée. L’inaliénabilité des collections doit être comprise dans sa dimension universelle, chaque musée du monde est un refuge mais aucun n’est propriétaire de la mémoire.

L’Afrique est le continent le plus spolié. On a amputé ses habitants d’outils d’éducation et de culture indispensables à l’harmonie d’une société de plus en plus multiculturelle. Les objets qui constituent le fondement d’une histoire bouleversée par la colonisation ne peuvent être confisqués par l’Occident.
Le retour ne pourra s’effectuer que sur un terreau favorable où toutes les précautions auront été prises. Cela prendra beaucoup de temps et ne réussira que si un consensus est élaboré entre les protagonistes. La voie est ouverte, il faut commencer maintenant, l’attente n’a que trop duré.

Jean-Yves Marin est directeur des Musées d’art et d’histoire de Genève, président de l’Icom (Conseil international des musées)-France (1992-1998)

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°503 du 8 juin 2018, avec le titre suivant : Restitutions : construire le paysage muséal de demain

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