Dimanche 17 novembre 2019

Restitutions

POLITIQUE CULTURELLE

Restitutions : quelle est l’attitude des pays asiatiques ?

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 13 février 2019 - 1053 mots

MONDE

Alors que la Chine emploie de multiples procédés pour organiser le retour d’objets impériaux, le Cambodge, l’Inde et le Népal semblent se désintéresser de la question.

Depuis la remise du rapport Savoy-Sarr au président Emmanuel Macron le 23 novembre, tous les regards sont tournés vers les restitutions d’œuvres d’art africaines. Mais qu’en est-il des revendications de restitution d’objets d’art asiatiques sur le marché de l’art ? Existe-t-il des demandes officielles d’État à État, le texte de référence étant la Convention de l’Unesco de 1970 (lire encadré) ? D’une manière générale, elles sont quasi inexistantes. Néanmoins, des différences apparaissent selon les pays en question.

S’agissant de la Chine, et uniquement pour les objets de provenance impériale, « aucune demande officielle de restitution d’objet n’a été formulée », indique Antoine Barrère (galerie Jacques Barrère), « elle sait pertinemment qu’elle serait déboutée », car ces trésors chinois sont sortis avant 1945, lors de pillages de guerres – pendant la seconde guerre de l’Opium (1856-1860) ou la Révolte des Boxers (1899-1901) quand les grands palais impériaux ont été mis à sac. Aussi, dans les faits, quand un objet est mis aux enchères et que la Chine estime qu’il n’aurait jamais dû sortir de son territoire, « elle contacte directement la maison de ventes et lui demande de le retirer de la vacation», explique Antoine Barrère. En septembre 2018, une tête de Bouddha en calcaire, qui proviendrait du site de Longmen, a été retirée d’une vente de Sotheby’s New York, afin de se donner du temps pour approfondir sa provenance. Mais bien souvent, les maisons de ventes ne se laissent pas faire. « En général, ces demandes non officielles sont plutôt des intimidations ou des buzz dans la presse orchestrés par des associations », rapporte l’expert en arts d’Asie Philippe Delalande. En 2012, l’Apace (Association pour la protection de l’art chinois en Europe) avait réclamé, sans succès, le retrait d’un sceau impérial chinois, dynastie Qing, XVIIIe, dans une vente d’Artcurial. Même issue pour un récipient en bronze de la dynastie des Zhou de l’Ouest (1100-771 av. J.-C.) qui aurait été pillé au Palais d’été : malgré les protestations de la Chine, la pièce a été vendue 470 000 euros chez Canterbury Auction en avril dernier. Parfois, quand la requête n’a pas abouti, « la Chine envoie un Chinois acheter l’objet, qui ne le paie jamais », raconte Antoine Barrère. C’est ce qu’il s’était produit lors de la dispersion de la collection Bergé-Saint Laurent en 2009 pour deux têtes en bronze, un rat et un lapin, époque Qianlong, XVIIIe, provenant du sac du Palais d’été de Pékin en 1860. À la suite du refus de Pierre Bergé de les restituer à la Chine, elle avait lancé, sans succès, une action en justice contre Christie’s. Cai Mingchao, un collectionneur chinois, les avait achetés, mais avait refusé de les payer, en signe de protestation. La famille Pinault les avait finalement rachetés et offerts à la Chine [voir illustration].

Dans la majorité des cas, la Chine se contente de racheter massivement ses trésors et encourage sa population à les faire revenir sur son territoire d’où ils sont désormais interdits d’exportation. Très discrètement – même si cela a fait monter les prix –, elle a fait revenir en trente ans plus de 50 % de ce qui lui avait échappé depuis le milieu du XIXe jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Cambodge, Inde, Népal

En Asie du Sud-Est, le Cambodge revendique ponctuellement des objets. En mars 2011, Sotheby’s New York a dû retirer de sa vente la statue d’un guerrier Khmer du Xe siècle pour la restituer au Cambodge au motif qu’elle aurait été soustraite illégalement du site de Koh Ker dans les années 1970. Depuis, Sotheby’s ne fait plus de vente d’art Khmer.

L’Inde, de son côté, n’a jamais revendiqué d’objets soumis aux enchères (en revanche, il réclame la propriété du Koh-i-Noor, le mythique diamant détenu par la couronne britannique). « Tant de merveilles sont laissées à l’abandon dans les cours des musées ou dans certaines jungles, tant de temples sont encore enterrés, que l’idée de revendiquer ne vient pas à l’esprit des politiques. D’autant qu’en matière de patrimoine, le vrai problème de l’Inde est de pouvoir lever les fonds nécessaires à sa conservation », estime Frédéric Rond, marchand à Paris (Indian Heritage).

Dans le cas du Népal – un marché naissant –, la situation politique est si instable que l’art est le cadet de leurs soucis, bien que les monuments soient entretenus et protégés pour encourager le tourisme. « Il n’y a pas, à ma connaissance, de revendications », déclare le marchand, d’autant plus que les objets ont été collectés à 99 % par des rabatteurs népalais avant d’être vendus à Katmandou aux étrangers. Il n’y a donc pas eu de « pillage colonial ».

Globalement, les grandes maisons de ventes se prémunissent contre d’éventuelles revendications : pour toutes les pièces archéologiques (Gandhara, Khmer, Inde médiévale, terres cuites, fragments en pierre provenant de temples ou tombes, bronzes archaïques…), si la provenance n’est pas avérée avant 1970, elles refusent purement et simplement le lot. « Le service Compliance de Sotheby’s ne laisse rien passer », indique Olivier Valmier, spécialiste en art asiatique chez Sotheby’s. Des précautions que ne prennent pas toujours de plus petites structures…

En revanche, les professionnels du marché redoutent une chose : si le caractère inaliénable des biens nationaux inscrit dans la loi venait à être remis en cause par le président actuel, « tout le monde s’engouffrera dans la brèche et réclamera tous les objets publics ou privés détenus en France », lance Antoine Barrère.

La Convention de l’Unesco de 1970  

 

DROIT. Les questions des revendications d’œuvres d’art sont réglées par la Convention de l’Unesco de 1970 qui organise les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels. Cette convention stipule que l’État lésé doit saisir l’État où se trouve l’objet réclamé et prouver le vol. Or, ce texte n’est pas rétroactif et ne concerne donc que les objets prouvés volés après 1970. Pour les autres, il n’y a rien de formellement inscrit dans le code du patrimoine ou en droit français. Il n’y a pas de fondement juridique pour que les juridictions acceptent de retirer un tel objet d’une vente. Par ailleurs, la France n’a ratifié la Convention qu’en 1997 (les États-Unis, en 1983), laissant planer le flou juridique jusqu’à cette date.

 

Marie Potard

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°516 du 1 février 2019, avec le titre suivant : Restitutions : quelle est l’attitude des pays asiatiques ?

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