Dimanche 17 novembre 2019

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Chronique

Moderne comme un maharajah

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 5 novembre 2019 - 644 mots

PARIS

Parmi les expositions visibles en ce moment à Paris, c’est sans doute la plus surprenante : insolite car elle nous parle d’un épisode que bien peu d’entre nous connaissions, provocatrice car elle se joue des frontières bien tracées entre ce qui serait d’« avant-garde » et ce qui ne le serait pas, et, au fond, d’une grande portée par toutes les réflexions théoriques qu’elle ne peut manquer de susciter chez son visiteur.

Bernard Boutet de Monvel, S.A. le maharajah d'Indore (costume traditionnel), 1933-1934. © Collection Al Thani 2019 / ADAGP / Photo Prudence Cuming.
Bernard Boutet de Monvel, S.A. le maharajah d'Indore (costume traditionnel), 1933-1934.
© Collection Al Thani 2019 / ADAGP / Photo Prudence

Cette exposition se tient au Musée des arts décoratifs (MAD) de Paris, s’intitule « Moderne Maharajah, un mécène des années 1930 », et tourne autour d’un mécène façon Mille-et-Une-Nuits (quoiqu’hindou et non musulman), le maharajah d’Indore, principauté aujourd’hui intégrée à l’État indien du Madhya Pradesh, de son nom complet « Yeshwant Rao Holkar II Bahadur ». On laissera à d’autres le soin de raconter les circonstances dans lesquelles le prince a accédé au trône de son royaume bollywoodien, le couple romantique qu’il a constitué avec sa maharani, trop tôt disparue, le rôle qu’a joué auprès de lui l’étonnant, polyvalent et omniprésent Eckart Muthesius, une sorte de petit Bauhaus portatif à lui tout seul. On préfèrera ici revenir sur deux ou trois belles questions fondamentales.

La première, que le développement de l’histoire culturelle a fini par rendre familière mais qui n’avait guère sa place dans les musées il y a une génération, est celle de la part de création – une forme de co-création – qui revient dans de telles aventures à ces deux partenaires qui, avec l’artiste, constituent le triangle magique de la commande artistique : le mécène, assurément, mais aussi l’intermédiaire, qui fait se rencontrer les désirs des deux autres. Ici l’intermédiaire est un des personnages les plus extraordinaires du XXe siècle, Henri-Pierre Roché, connu pour deux chefs-d’œuvre – méconnus – de la littérature française, magnifiés par la sensibilité de François Truffaut, Jules et Jim et Deux Anglaises et le continent. Dans sa vie, Roché a été bien des hommes à la fois et, entre autres, conseiller de grands mécènes. Lui et Muthesius éduquent le goût du prince et c’est parce que celui-ci est ainsi conseillé et orienté (ou plutôt « occidenté ») qu’aujourd’hui nous pouvons contempler au MAD des œuvres signées Perriand et Le Corbusier, Eileen Gray ou Jean Puiforcat, qui constituaient à elles toutes l’univers intime du couple princier.

L’exposition nous permet ainsi, presque avec violence, de contempler un cas extrême d’acculturation, fondé sur la capacité des élites d’une culture extra-occidentale à absorber, à peu près sans filtre, la modernité occidentale dans toute sa splendeur. En d’autres termes, tout cela n’est pas politiquement correct : rien ici d’une tentative de métissage, l’hypothèse triomphante d’une modernité assurément d’origine européenne, mais qui anéantit autant le buffet Henri II que le décor du palais hindou traditionnel. Et au nom de quelles valeurs (nationalistes ?) récuserait-on cet impérialisme non pas « moderne » mais moderniste, qui fait penser à celui de la Rome antique, fleurissant de l’Angleterre au Maroc ?

Mais c’est là aussi qu’en prime se noue la question, plus troublante encore, du mélange moins des genres ou des styles que des esthétiques. Car Roché est un éclectique qui est à la fois l’ami intime de Marcel Duchamp, dont il sera le premier biographe, et l’amant et l’agent de Marie Laurencin, et s’il pousse le prince à acheter Brancusi, il le fait aussi portraiturer par Bernard Boutet de Monvel. Et c’est ainsi que, au moment même où le couple princier se laisse emporter dans les figurations à la fois sensuelles et sophistiquées de Man Ray pour une série de superbes portraits photographiques, il confie sa face mondaine – dans ses deux versions, l’hindoue et l’occidentale – à ce peintre aristocrate, coqueluche des élites américaines, d’une séduisante insolence « a-moderne ».

Oui, décidément, ce maharajah a tout du personnage de conte de fées, un conte Arts-déco dans lequel on entre sur un air de tango triste, avec une morale au bout – mais laquelle ?…

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°531 du 18 octobre 2019, avec le titre suivant : Moderne comme un maharajah

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