Mardi 11 décembre 2018

Le Jour où… Pissarro et Cézanne se sont rencontrés

Par Pierre Wat · L'ŒIL

Le 17 février 2017 - 619 mots

Chaque mois, Pierre Wat raconte un jour dans la vie d’un artiste, entremêlant
document et fiction pour mieux donner à voir et à imaginer.

Je me souviens de ce jour où Frédéric Bazille nous a emmenés dans l’atelier qu’il partageait avec Renoir aux Batignolles, c’était en 1863 je crois. On venait de faire sa connaissance et il voulait absolument nous présenter à son ami. En entrant dans l’atelier, avant même qu’on ait eu le temps de se serrer la main, il lui cria presque : « Je t’amène deux fameuses recrues ! Ils s’appellent Paul Cézanne et Camille Pissarro. » C’est sûr qu’avec Pissarro, on formait un bel attelage, et qu’on avait quelques forces à apporter dans l’aventure. Ça a été bien utile, en 1874, lorsqu’on a tous exposé ensemble dans l’atelier de Nadar, le photographe, boulevard des Capucines. Quel charivari ça a été, cette affaire d’impressionnisme ! Je ne suis pas un homme de groupes, et je préfère depuis bien longtemps à toute cette agitation des rues parisiennes les chemins qui mènent à la Sainte-Victoire, mais Pissarro, c’était un sacré ami, une sorte de père, en vérité, quelqu’un à consulter quand vous ne saviez plus comment avancer dans la vie et la peinture.

Le vieux Pissarro et moi, on s’était connus à l’Académie suisse, à Paris, en 1861, et, pendant des années, on ne s’est plus quittés. C’était un peu comme si on s’était reconnus au premier coup d’œil. Il était là, avec son ami Francisco Oller, qui venait de Porto Rico, une île dans le coin où il était né lui aussi, et ils se sont tout de suite intéressés à ce que je peignais alors que j’étais la risée de tous les impuissants de cette école. Quant à lui, on ne peut même pas dire qu’il rejetait les traditions, il les ignorait superbement. Quelle veine il a eue de naître aux Antilles ! Là, il a appris le dessin sans maître. Il m’a raconté tout ça. En 1865, sous nos yeux ébahis, il s’est mis à éliminer le noir, le bitume, la terre de Sienne et les ocres. Et ça changeait tout, c’est un fait. Il me disait : « Ne peins jamais qu’avec les trois couleurs primaires et leurs dérivés immédiats. » Je l’ai écouté. C’est lui, oui, le premier impressionniste.

Pendant vingt ans, on s’est accompagnés l’un l’autre, travaillant côte à côte, formant une sorte de paire fraternelle, même si Pissarro, qui était mon aîné de neuf années, cultivait son air de patriarche, avec sa longue barbe. C’était une sorte de bon géant, humble et colossal, et, surtout, c’était un peintre comme j’ai toujours voulu l’être moi-même : un travailleur sérieux, acharné sur le motif, libre vis-à-vis des conventions de l’époque. Moi qui détestais les académies et les enseignements, j’avais trouvé en lui une sorte de professeur naturel, avec qui j’apprenais rien qu’en le regardant faire. Mary Cassatt avait bien raison de dire qu’il eût appris à dessiner aux pierres.

De Pissarro, j’ai appris l’essentiel : garder la sensation, comme il le disait. Je conserve le souvenir des années passées à ses côtés, à Pontoise, à peindre les mêmes paysages, les mêmes maisons, les mêmes rues, comme d’une formidable initiation amicale. Entre nous, il n’y avait ni maître ni élève, mais deux personnes s’épaulant pour mieux cheminer. Bien sûr, un jour, les chemins s’éloignent un peu. C’est ainsi, à un moment, on doit avancer seul si l’on veut trouver ce que l’on cherche. Je suis rentré à Aix, il le fallait. Mais nous n’avons jamais cessé de penser l’un à l’autre. Je garde en mémoire, comme un souvenir précieux, nos retrouvailles chez Durand-Ruel, en 1895, devant les Cathédrales de Monet. Ça faisait une belle réunion, croyez-moi. Cet homme-là, c’était quelque chose comme le Bon Dieu.

« Camille Pissarro, le premier des impressionnistes », du 23 février au 2 juillet 2017. Musée Marmottan Monet, 2, rue Louis-Boilly, Paris-16e, www.marmottan.fr

« Pissarro à Éragny. La nature retrouvée », du 16 mars au 9 juillet 2017. Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris-6e, museeduluxembourg.fr

« Camille Pissarro. Impressions gravées », du 19 mars au 11 juin 2017. Musée Tavet-Delacour, 4, rue Lemercier, Pontoise (95), www.ville-pontoise.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°699 du 1 mars 2017, avec le titre suivant : Le Jour où… Pissarro et Cézanne se sont rencontrés

Tous les articles dans Opinion

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque