XIXe SIECLE

L’alpha et l’oméga de Cézanne

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 5 juillet 2017

Deux expositions retracent l’évolution du maître aixois, l’une à la Fondation Pierre-Gianadda, au fil d’œuvres souvent peu connues, l’autre au Musée d’Orsay, à travers son traitement du portrait.

Martigny, Paris. C’est un événement : le Musée d’Orsay, avant la National Portrait Gallery à Londres et la National Gallery of Art de Washington, réunit plus de 60 portraits et autoportraits exécutés par Cézanne (1839-1906) tout au long de sa vie. De l’autre côté des Alpes, le commissaire de l’exposition de la Fondation Pierre-Gianadda à Martigny (Suisse), Daniel Marchesseau, a eu pour mission de présenter une rétrospective en 80 tableaux. « Pour moi, s’amuse-t-il, le contexte était commode car je n’avais quasiment pas à choisir de portraits ni d’œuvres sur papier ! » En effet, à 200 km de Martigny, le Kunstmuseum de Bâle présente sa collection de 154 dessins du maître (la plus grande au monde), sous le titre « Cézanne révélé ».

Daniel Marchesseau a intitulé la rétrospective de Martigny Le chant de la Terre, parce que « l’aspect très terrien, presque tellurique, de Cézanne, correspond à ce qu’est Le Chant de la Terre chez le musicien Gustav Mahler. Il y a aussi le même dialogue entre une voix et l’orchestre qui résonne derrière, comme l’Homme face à la Nature ».

Si l’ouvrage accompagnant l’exposition rassemble des essais de plusieurs spécialistes et un catalogue fouillé des œuvres présentées, les cartels sont peu diserts. Ils indiquent cependant la collection principale à laquelle a appartenu chaque tableau et c’est l’un des atouts de l’exposition. L’autre intérêt est le choix d’œuvres qui n’ont jamais été vues, ou pas depuis longtemps, en France ou en Suisse. C’est le cas du Jeu de cache-cache d’après Lancret, peint vers 1862-1864 sur un mur au Jas de Bouffan, la propriété familiale des Cézanne à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Conservé au Japon, il a été exposé seulement dans ce pays depuis cinquante ans. Objets en cuivre et vase de fleurs (années 1860), toile ayant appartenu à Auguste Pellerin et récemment acquise par la Fondation Gianadda, n’avait pas été vue depuis 1931. Parmi les autres œuvres de jeunesse du peintre, Femmes et fillette dans un intérieur (vers 1870), issue de la collection Morozov, avait quitté la France au début du XXe siècle pour ne plus y revenir. Rochers (1867-1870), acquise en 2016 pour la collection François-Marc Durand, n’a jamais été montrée en dehors des salles de ventes et Chaumières à Auvers-sur-Oise en hiver (vers 1873), conservée à Tokyo, n’a été présentée qu’au Japon depuis qu’elle est sortie de la collection Havemeyer en 1983.

Pour ceux qui s’intéressent aux collectionneurs contemporains de Cézanne, les œuvres sont bien choisies. Le Verger (Hattenville) (1885-1886) a appartenu à Victor Chocquet puis à Egisto Fabbri. Quatre autres tableaux viennent de chez Chocquet ; La Partie de campagne (1876-1877) était à Octave Mirbeau ; Le Bac à Bonnières (1867-1870) à Zola ; La Côte des Jalais à Pontoise (1879-1881) et Le Hameau de Valhermeil, Auvers-sur-Oise (1881) à Fabbri ; La Neige fondue à l’Estaque, les toits rouges (vers 1870) et sept autres œuvres encore à Auguste Pellerin.

Artistes collectionneurs
Les artistes qui collectionnaient le peintre aixois sont évoqués par Montagnes en Provence - Le Barrage de François Zola (vers 1879) qui a appartenu à Gauguin ; La Plaine de Saint-Ouen l’Aumône, vue prise des carrières du Chou (vers 1880), à Signac ; Verre et pommes (1879-1880), à Degas ; Pommes et linge (1879-1880), à Mary Cassatt ; Baigneurs (1899-1900), à Maurice Denis ; Cinq baigneuses (1877-1878) et Château-Noir (1905), à Picasso. « Ici, se réjouit Daniel Marchesseau, nous avons l’alpha et l’oméga de Cézanne, jusqu’à l’ultime paysage, Le Cabanon de Jourdan, terminé en août 1906. » Pour le visiteur, c’est aussi un ensemble qu’il ne reverra pas de sitôt.

À Orsay, la surprise vient d’ailleurs. Les portraits peints par Cézanne fascinent le public, mais, en dehors des expositions « Figures de Cézanne », à la galerie Vollard en 1910, et « Madame Cézanne » en 2014-2015 au Metropolitan Museum of Art de New York, ces œuvres n’occupaient, jusqu’ici, qu’une salle dans une présentation plus large. Les commissaires, John Elderfield, Mary G. Morton et Xavier Rey, ont souhaité sensibiliser le grand public aux recherches formelles du peintre et à son regard d’entomologiste sur ses modèles, y compris lui-même. On reste abasourdi devant cette assemblée hiératique, cette mise à distance qui, paradoxalement, amplifie la force du lien entre le peintre et le modèle qu’il choisissait. « Ce n’est pas un hasard si Cézanne peint la série de sa femme au moment où ils ont des difficultés », précise Xavier Rey. Ces œuvres presque énigmatiques donnent lieu à un catalogue dense où les commissaires ne reculent pas devant les digressions interprétatives, tandis que les cartels semblent parfois légers, par exemple lorsqu’ils évoquent « la mélancolie attendue d’une épouse souvent délaissée » ou « l’oncle Dominique dans lequel Cézanne [s’est] sans doute projeté ».

Légende Photo

Paul Cézanne, Madame Cézanne au fauteuil jaune, 1888-1890, huile sur toile, Fondation Beyeler, Riehen/Bâle. © photo Peter Schibli/Fondation Beyeler.

Paul Cézanne, Le Chant de la terre
Jusqu’au 19 novembre, Fondation Pierre-Gianadda, 59, rue du Forum, Martigny.

Portraits de Cézanne
jusqu’au 24 septembre, Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°483 du 7 juillet 2017, avec le titre suivant : L’alpha et l’oméga de Cézanne

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