Mardi 17 septembre 2019

Archéologie

Chronique

La preuve par Toutânkhamon

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 29 mars 2019 - 630 mots

PARIS

Exposition. Toutânkhamon est une invention du XXe siècle.

Le sarcophage de Toutânkhamon
Le sarcophage de Toutânkhamon, musée du Caire (Egypte)

« Invention » au sens le plus strict du mot et cette mise au jour eut lieu en l’an 1922 de l’ère chrétienne. Jusqu’à cette date, ce souverain fantoche, pharaon à 9 ans, mort à 18 ans, n’intéressait guère les historiens que parce qu’il avait nominalement présidé à la restauration de la religion traditionnelle, après la grande réforme religieuse lancée par son père, Aménophis IV. Mais invention aussi au sens le plus large, car les circonstances de la découverte de son tombeau et celles de la mort, quelques mois plus tard, de Lord Carnarvon mirent tout de suite en branle l’imagination créatrice de deux générations d’artistes bien propres à marquer l’esprit public : le vieux Arthur Conan Doyle et la jeune Agatha Christie qui, tout de suite, se mirent à parler de « malédiction ».

Mais il était écrit – sur on ne sait quelle pierre de Rosette – que la vie posthume du pharaon n’allait pas s’arrêter là. À son rôle moderne allait succéder un rôle postmoderne. La malédiction appartenait à un ancien monde culturel, nourri des plus anciens phantasmes. Avec le développement de la religion culturelle, la fascination commença à prendre une autre forme. Ladite religion, on le sait car on en a déjà parlé ici, a, entre autres, son culte des reliques et son pèlerinage, résumé dans un mot, lui-même d’origine religieuse : « exposition ».

Sur ce plan-là, inutile de dire que Toutânkhamon fournit un modèle idéal. Les contemporains de l’exposition parisienne de 1967 en savent quelque chose, avec, six mois durant, plus d’un million de fidèles piétinant pour venir contempler la Splendeur, la Grandeur et le Mystère, sur fond de mort et d’éternité. Considérée comme métonymie de toute une époque, l’exposition de 1967 est d’une richesse étonnante. Sous sa surface religieuse, elle nous dit beaucoup sur un certain état politique de la planète à l’apogée des Trente Glorieuses. Elle nous parle de deux leaders de ce temps-là, Nasser et De Gaulle, qui se valorisent mutuellement en transformant l’ancienne animosité du temps de la Guerre d’Algérie en « politique d’indépendance nationale ». Au reste, l’exposition battait son plein quand éclata, en juin, la guerre des Six Jours, qui changea la face du monde et amena De Gaulle à dire sa fameuse phrase sur le peuple israélien, « sûr de lui et dominateur ».

Même exercice pour l’exposition de 2019, dont certains ont émis des réserves que peut susciter sa visite. Ces réserves sont à l’échelle de l’évolution, en un demi-siècle, de nos sociétés et de la géopolitique qui les met en relation. L’exposition de 1967 était bilatérale, celle d’aujourd’hui est mondiale, Paris n’étant plus que la deuxième d’une dizaine d’étapes, sommées par le retour (définitif ?) au Caire. Mais si l’Égypte continue, on le voit, à jouer un rôle dans cette histoire, ce n’est plus la puissance régionale interventionniste du modèle nassérien, laïque et socialisant, s’ouvrant à un tourisme international en voie de massification ; c’est un état affaibli, dépendant de l’Occident et de l’Arabie saoudite, dont les radicaux islamistes, très présents dans le pays même, plombent l’économie touristique – l’ultra-protection de l’exposition de 2019 trouve là une de ses origines.

C’est aussi, une exposition annoncée explicitement comme « immersive », où se trouve valorisée la dimension scénographique et audiovisuelle de ce grand objet culturel d’aujourd’hui : l’« événementiel ». C’est enfin, et par là même, une exposition dont la finalité économique est assumée sans fard (c’est le mot). L’acteur principal n’en est ni l’État égyptien ni l’institution patrimoniale d’accueil, qui change dans chaque pays, mais une puissante entreprise américaine spécialisée dans le divertissement. L’Antiquité romaine avait un mot pour ça : Panem et circenses. Traduisons en langue d’aujourd’hui : du social et du divertissement. Comme disait un intellectuel mélancolique du temps des derniers pharaons : « Rien de nouveau sous le soleil ».

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°520 du 29 mars 2019, avec le titre suivant : La preuve par Toutânkhamon

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