Dimanche 28 février 2021

Société

De la stigmatisation en art, et au-delà

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 19 février 2021 - 620 mots

MONDE

L’étymologie n’est pas par hasard la « science de la vérité ». Stigma : marque au fer rouge. L’imagination humaine, fertile en cruautés, a su, dès la plus haute antiquité, comment s’y prendre pour punir sans retour. Le régime moderne ne marque plus au fer rouge. Il a d’autres méthodes, plus efficaces.

Paul Gaugin, L'Esprit des morts veille, 1892, huile sur toile, 72x 92 cm. © Albright-Knox Art Gallery, public domain
Paul Gaugin, L'Esprit des morts veille, 1892, huile sur toile, 72x 92 cm.
© Albright-Knox Art Gallery

Au fond le fer rouge était un aveu : que si l’on n’inscrivait pas le stigmate dans la peau, il risquait fort de disparaître. Alors que la stigmatisation d’aujourd’hui frappe le coupable sur les deux plans qui comptent en Occident : l’argent (sa cote s’effondre) et la sociabilité (l’ancien roi du monde n’est plus qu’un pestiféré).

Dans le monde de la culture, la critique est la règle. Toute production, toute création, toute œuvre s’expose, par principe, au jugement d’autrui, que cet autrui soit un pair ou un public, qu’il soit contemporain ou posthume. La stigmatisation moderne appartient a priori à un autre univers. Elle stigmatisera l’artiste ou l’intellectuel pour deux raisons : publique ou privée. La raison publique montrera du doigt un ensemble de mises en paroles ou de mises en figures, assimilées dans l’ici et l’aujourd’hui à des crimes ou délits sociaux. Elle pourra donc juger comme complices du crime d’incitation à la haine raciale aussi bien le Shakespeare du Marchand de Venise (jugement rétrospectif) que le Céline de toute son œuvre, ou peu s’en faut (jugement contemporain). La raison privée, elle, inférera d’un comportement privé tombant sous le coup de la loi pour demander le boycott d’une exposition Gauguin (jugement rétrospectif) ou d’un nouveau film de Polanski (jugement contemporain). Après quoi, tout se complique.

Posons, à la base, qu’il existe deux objets de jugement possibles. Le jugement sur « l’homme » (comprenons : la femme, tout autant) et le jugement sur « l’œuvre ». Considérons comme acquis que les artistes ou intellectuels vivants n’ont aucune raison d’être « au-dessus des lois » en vertu d’une religion culturelle naguère triomphante mais aujourd’hui indéfendue. Voilà pour l’homme. On n’aura pas répondu pour autant à la question du jugement sur l’œuvre. C’est alors que trois modalités de jugement s’offrent à la société. Le jugement puritain récuse l’idée d’une quelconque autonomie de la culture par rapport à la société. C’est une pensée cléricale, une pensée du blasphème, qui remonte à la nuit des temps. Le jugement culturel, lui, cherche d’abord à comprendre, pour interpréter, tient compte des conjonctures, collectives aussi bien qu’individuelles. Il fait la part du feu. Reste qu’il existe – qu’il existait – une troisième approche. Appelons-la « jugement tragique ». Deux principes l’animent, qui sont deux distinctions. Première distinction : la représentation d’un objet n’est pas l’objet. Sade a été poursuivi par la justice de son temps pour ses orgies, mais ses phantasmes écrits restent, jusqu’au bout, des faits d’écriture. Seconde distinction : l’auteur n’est pas l’œuvre. On peut aimer la musique de Wagner non parce qu’il était antisémite mais bien qu’il le fut.

Pour éviter le lynchage, prenons un exemple en quelque sorte virtuel : imaginons que la thèse défendue, dans plusieurs de ses ouvrages, par Patricia Cornwell soit vérifiée : le peintre Walter Sickert était bel et bien Jack l’Éventreur – autrement dit l’assassin sadique d’une demi-douzaine de femmes pauvres, déjà « victimes de la société ». La lecture puritaine demanderait que soient sans attendre décrochées des cimaises les œuvres de Sickert. La lecture culturelle continuerait à les présenter au public comme autant de documents psychanalytiques, susceptibles d’une approche genrée. La lecture tragique ne refuserait pas de les valoriser pour des raisons strictement picturales, en acceptant de reconnaître qu’un artiste hanté par ses démons peut traduire ses hantises en œuvres susceptibles d’un jugement fondé sur les effets sensibles d’un artefact. Le « mal » peut-il produire du « beau » ? Dostoïevski aurait très bien compris cette question. Notre époque beaucoup moins.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°561 du 19 février 2021, avec le titre suivant : De la stigmatisation en art, et au-delà

Tous les articles dans Opinion

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque