Dimanche 17 novembre 2019

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Thibault Le Hégarat, historien : « Les passions que déchaîne aujourd’hui le patrimoine sont plus consensuelles »

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 18 juin 2019 - 796 mots

Le chercheur, intéressé par la représentation du patrimoine culturel à la télévision depuis les années 1950, décrit le traitement télévisuel de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Thibault le Hégarat © Photo T. Le Hégarat.
Portrait de Thibault le Hégarat.
© Photo T. Le Hégarat.

Docteur en histoire contemporaine, chercheur associé au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines-Université de Versailles, Saint-Quentin-en-Yvelines, Thibault Le Hégarat a publié récemment Chefs-d’œuvre et racines. Le patrimoine à la télévision des origines à aujourd’hui.

Une catastrophe patrimoniale a-t-elle déjà engendré en France une couverture télévisuelle aussi importante que celle dont a bénéficié l’incendie de Notre-Dame ?

L’incendie de Notre-Dame a été énormément couvert car il s’agit d’un monument extrêmement connu et apprécié dans le monde entier, qui peut être associé à des souvenirs aussi multiples qu’une promenade, un dessin animé ou une comédie musicale. La seule catastrophe impliquant des destructions patrimoniales à avoir fait l’objet d’un traitement télévisuel aussi important me semble être la tempête de 1999. Même si, cette fois-là, ce n’est pas le seul édifice qui a été frappé ou emporté mais une multitude de monuments qui font partie du quotidien des gens. Certains sont d’ailleurs connus à l’international : c’est le cas des jardins du domaine de Versailles où plus de 10 000 arbres, pour certains centenaires, ont été endommagés ou déracinés.

De quelle manière la télévision a-t-elle couvert l’incendie de Notre-Dame ?

Comme elles en ont l’habitude, les chaînes de télévision ont envoyé tout de suite des caméras pour recueillir le ressenti des gens face à l’événement, de l’ancien maire de Paris aux passants. Il y a une volonté prioritaire de la part des journalistes de montrer l’expression de l’émotion directe. C’est le plus court moyen pour susciter l’émotion du téléspectateur. Cela correspond à une tendance générale dans la façon de filmer le patrimoine. Comme dans l’émission à succès « Des racines et des ailes », c’est souvent à travers l’humain et les histoires individuelles que l’on entre dans l’édifice. C’est l’opposé des habitudes de télévision des années 1950-1960 où le monument était la porte d’entrée et était presque sorti de son contexte social. 

Ouvrage Chefs-d’œuvre et racines © Photo Editions INA
Couverture de l’ouvrage « Chefs-d’œuvre et racines, le patrimoine à la télévision des origines à aujourd’hui », mars 2019
© Photo Editions INA
Dans votre ouvrage, vous évoquez un « véritable motif lacrymal » dans la médiatisation des drames touchant au patrimoine…

Les larmes sont en effet de plus en plus présentes à l’image dans les années 1990. Dans les journaux télévisés sur l’incendie du Parlement de Bretagne, en 1994, les Rennais témoignent face caméra les yeux emplis de larmes. Dans un JT de 1993, des anciens ouvriers qui se sont battus pour essayer de préserver leurs puits de mine ou leurs hauts fourneaux pleurent en évoquant ces lieux de mémoire industrielle auxquels ils sont attachés et qu’ils auraient aimé faire connaître aux générations futures. Dans les années 1950-1960, la télévision faisait preuve d’une sorte de pudeur qui tient peut-être à la volonté de se donner un style plus respectable. S’ils détenaient des bobines où s’exprime l’émotion de leurs interlocuteurs, les journalistes ont choisi de les couper au montage.

Les débats concernant la restauration de Notre-Dame ont été nombreux. Comment la télévision leur a-t-elle donné corps ?

Par le biais d’un schéma médiatique que l’on observe aujourd’hui dans le traitement de n’importe quel sujet de société. Un éditorialiste vient sur une chaîne d’infos en continu pour tenir un propos volontiers outrancier. Ensuite la société et les experts réagissent, par le biais de tribunes ou même des réseaux sociaux, et se font inviter à la télévision pour apporter une voix contradictoire. Auparavant, on avait plutôt affaire à des débats de plateaux où tous les points de vue étaient représentés au sein d’un même temps et d’un même espace. Il y avait, de la part des chaînes, l’envie de créer une discussion, notamment entre des experts. Aujourd’hui, on assiste à un schéma de déclaration– réaction qui s’alimente lui-même : les confrontations directes sont rares, sauf sur le modèle du clash violent. Mais contrairement à d’autres sujets, le patrimoine ne se prête pas vraiment au clash.

Pour quelle raison ?

Le patrimoine n’est plus vraiment marqué par les politiques de gauche ou de droite. Le nerf de la guerre, c’est plutôt les moyens financiers qui lui sont conférés. Le patrimoine déchaîne toujours les passions mais celles-ci sont souvent consensuelles. À la télévision, les aspects clivants du patrimoine ont été écartés au profit de ses vertus réconciliatrices. On remarque d’ailleurs que les lieux de mémoire qui pourraient potentiellement diviser ont tendance à être un peu oubliés à l’écran, comme ceux qui sont dépositaires d’une mémoire révolutionnaire d’extrême gauche (le mur des Fédérés du Père-Lachaise) ou, à l’inverse, ceux qu’évoque une mémoire légitimiste, telle la chapelle expiatoire de Louis XVI. La télévision ne veut pas segmenter, repousser certains publics donc elle fait en sorte d’intéresser tout le monde sans froisser les sensibilités. Stéphane Bern est une exception notable car il n’hésite pas à prendre parti pour la monarchie de manière assez assumée.

Thibault Le Hégarat, Chefs-d’œuvre et racines. Le patrimoine à la télévision, des origines à nos jours,
2019, Ina Éditions, 232 pages, 22 €.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°525 du 7 juin 2019, avec le titre suivant : Thibault Le Hégarat, historien : « Les passions que déchaîne aujourd’hui le patrimoine sont plus consensuelles »

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