Dimanche 15 décembre 2019

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Témoignage

René Gimpel - « Journal d’un collectionneur. Marchand de tableaux »

L’œil et la plume de René Gimpel

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 14 novembre 2011 - 720 mots

Le Journal de vingt ans d’activité du marchand parisien vient d’être réédité. Savoureux et cruel à la fois. PAR SOPHIE FLOUQUET

Certains ont droit à une description au vitriol, comme le critique d’art Berenson, « homoncule » aux « griffes exécutrices d’acier ». D’autres, au contraire, lui inspirent une profonde admiration, tels le « prince de la couture » et grand collectionneur Jacques Doucet, ou l’écrivain Marcel Proust, rencontré en 1907 au Grand Hôtel de Cabourg grâce à une passion commune pour Vermeer. Tel est le ton de cette imposante compilation de notes rédigées sous la plume de René Gimpel (1881-1945). Grand marchand de tableaux de l’entre-deux-guerres, ce dernier a tenu scrupuleusement, de 1918 à 1939, la chronique de son activité professionnelle menée entre Paris, Londres et New York, et ponctuée de remarques sur ses multiples rencontres, sur sa famille ou sur la vie artistique de l’époque. Ces textes réjouissants ne sont toutefois pas inédits. En 1963, ces vingt-deux carnets manuscrits avaient déjà fait l’objet d’un premier travail d’édition (chez Calmann-Lévy) puis d’une traduction en anglais. Ils sont aujourd’hui à nouveau édités dans une version qui, à défaut d’être exhaustive – la famille Gimpel continue d’avoir la main sur les informations publiées – a été amplement enrichie, notamment par de nombreux noms qui avaient été masqués lors de la première édition. Il aurait été dommage d’en priver le lecteur.

Renoir, « cette chose informelle »
En 1918, lorsqu’il commence à consigner ses souvenirs, Gimpel, héritier des galeries créées par son père et associé à Nathan Wildenstein (1852-1934), le fondateur de la sulfureuse dynastie de marchands, est déjà un professionnel reconnu, spécialiste des maîtres anciens dont l’activité s’est élargie, par goût personnel, aux peintres modernes. De New York, où il s’est installé dès 1902 et a contribué à la constitution de nombreuses collections – en dépit d’amateurs américains « qui ont si peu de personnalité » –, à Londres où son père a fait des affaires dans « l’arrière-boutique du vieux Martin Colnaghi », Gimpel relate une somme d’anecdotes, aussi cruelles qu’émouvantes, sur le marché de l’art et la vie artistique de son temps. « Profession des espions », lui dira en mai 1918, avec une certaine sagacité, un commissaire de police en lui délivrant un visa pour se rendre en Seine-et-Marne, alors en zone militaire. Comme il vend des œuvres d’art mais en achète aussi, Gimpel se voit ouvrir de nombreuses portes. En mars 1918, il se rend ainsi chez le vieux Renoir, à Cagnes (Alpes-Maritimes). Le marchand y découvre « une loque » dont la garde-malade place les pinceaux entre les doigts, auxquels ils sont tenus par des cordons, pour qu’il puisse continuer à peindre. « Cette chose informelle va-t-elle me répondre ? », s’interroge Gimpel lorsqu’il découvre avec stupeur l’état du peintre. Plus tard, c’est avec le marchand Georges Bernheim qu’il se rend à Giverny chez Monet, qui n’aime pourtant guère ni recevoir ni vendre. Bernheim se piquera de vouloir acheter les grands Nymphéas sur lesquels le peintre est en train de travailler. « Achetons-les ensemble, exposons-les à New York, nous rentrerons dans notre argent avec le prix des entrées ! », s’exclame Bernheim sur la bicyclette du retour. Gimpel trouvera l’idée mauvaise, jugeant les toiles trop difficiles à placer par leurs dimensions. « L’endroit idéal serait à terre, et je dis en riant que ce serait parfait pour une piscine », écrit-il.

Un vrai amateur
Au fil de ces 700 pages, les réflexions du marchand dénotent ainsi d’une curiosité propre aux vrais amateurs. Gimpel sait écouter et regarder, décrire autant les qualités d’un tableau que celles d’une simple fleuriste. Ses réflexions acerbes sont aussi parfaitement calibrées, comme lorsqu’il souligne l’antisémitisme de Mme Frick, l’épouse du célèbre collectionneur américain, qui aurait refusé l’achat d’un Van Dyck figurant deux jeunes gens au nez « fortement busqué ». Il aurait été instructif qu’un tel esprit puisse chroniquer la période suivante : celle de l’Occupation, au cours de laquelle les affaires de certains marchands ont continué à prospérer. Pour René Gimpel, il n’en sera rien. Déporté après s’être engagé dans la Résistance, comme ses fils, il mourra au camp de Neuengamme, en Allemagne, en janvier 1945.

René Gimpel (1881-1945). Journal d’un collectionneur. Marchand de tableaux, nouvelle édition établie par Claire Touchard, René et Rémy Gimpel, éd. Hermann, 754 p., 35 €, ISBN 978-27056-8016-9.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°357 du 18 novembre 2011, avec le titre suivant : René Gimpel - « Journal d’un collectionneur. Marchand de tableaux »

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