Beaux livres

Les murs ont la parole

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 13 novembre 2012 - 774 mots

Trois ouvrages pour s’immiscer au cœur des grands décors de la Renaissance et se familiariser avec l’art de la fresque ou celui, plus méconnu, du stuc.

Art appliqué millénaire, intimement lié à l’architecture, aux peintures et sculptures des grands ensembles décoratifs, le stuc a été utilisé dès l’Antiquité avant de connaître un véritable âge d’or à la Renaissance. Depuis l’Italie du Cinquecento, les techniques de stucage (réalisé à base de chaux) ont essaimé dans toute l’Europe, particulièrement à Fontainebleau qui en renouvelle la pratique. L’historienne de l’art Alessandra Zamperini, professeure à l’université de Vérone, s’empare de ce sujet peu étudié jusqu’à présent et retrace une histoire des stucs en Europe, de l’Ancien Empire égyptien au XIXe siècle.

Les nombreuses reproductions attirent l’œil sur les détails de grands décors où le stuc a été utilisé de manière fort variée : ornement du chapiteau d’une colonne de l’Alhambra à Grenade en Espagne (XIIIe siècle), le stuc se fait cheminée monstrueuse à tête de cyclope dans la salle de Neptune du palais Thiene, à Vicence (Vénétie) – une œuvre réalisée par Bartolomeo Ridolfi en 1552 –, ou putti tenant une lampe de l’escalier du palais du Belvédère à Vienne, des éléments créés en 1720. Considéré comme une « forme sophistiquée » de la redécouverte de l’antique, explique l’auteure, le stuc est remis au goût du jour dans l’atelier de Raphaël. S’inspirant de la Domus Aurea, le somptueux palais impérial romain conçu par Néron tout juste redécouvert, le peintre de génie et ses « disciples » déploient des grotesques de stuc sur les colonnes et cadres des voûtes, au deuxième étage du palais du Vatican, dès 1517-1518. Les élèves de Raphaël s’approprieront la technique, à l’instar de Giovanni da Udine, l’un des artistes les plus affirmés de la pratique du stuc, ou de Giulio Romano considéré comme le fils spirituel de Raphaël. Quelques années après la mort du maître, il met son talent au service de Frédéric II Gonzague et part à Mantoue où il réalise, entre 1525 et 1536, le palais du Te, pour lequel il utilise le stuc dans des formes d’un grand raffinement.

Monochrome blanc
Ugo Bazzotti, historien de l’art, enseignant à l’École d’études supérieures de l’Université catholique de Milan, fut le directeur du palais du Te de 1995 à 2007. Il signe aujourd’hui un ouvrage sur ce lieu de villégiature conçu à la mode antique. Après une présentation du palais et un portfolio reproduisant les éléments récurrents de son décor (putti, grotesques, animaux et emblèmes), l’auteur convie le lecteur à une visite singulière des lieux, à commencer par la salle des Chevaux où les équidés sont « si bien colorés qu’ils paraissent vivants », comme l’écrira Vasari. L’on pénétre dans la chambre de Psyché, vaste pièce célébrant le pouvoir de l’amour, où la fable tirée des Métamorphoses d’Apulée se raconte sur la voûte et dans les lunettes. La chambre des Vents a pour thème la division du temps et l’influence des astres sur l’homme tandis que, dans l’étonnante chambre des Stucs, les scènes décrites sont constituées uniquement de reliefs en monochrome blanc. Après la chambre des Empereurs, la chambre des Géants, véritable « expérience d’art moderne la plus hardie et la plus intentionnelle qui soit » selon l’auteur, s’offre au lecteur dans toute sa force. Servi par une iconographie abondante et de qualité, l’ouvrage est un précieux témoignage sur ce joyau architectural de Lombardie, modèle du maniérisme international, malheureusement touché par le séisme du 29 mai 2012 qui a fait s’écrouler des pans de murs de la chambre de Psyché.

Le palais du Te est aussi largement décrit dans la somme consacrée aux fresques italiennes du XVIe siècle que les éditions Citadelles et Mazenod rééditent, une plongée vertigineuse au cœur d’une période d’une incroyable force créative. Les fresques que Michel-Ange démarrent en 1508 à la chapelle Sixtine, au palais du Vatican, et les réalisations des frères Carrache pour la galerie du palais Farnèse, vers 1600, constituent les bornes chronologiques de cette histoire qui réunit aussi Titien, Boccaccio, Pontormo, Lotto, Bronzino ou Véronèse. Point fort de la maison d’édition, l’iconographie permet de s’approcher des œuvres, reproduites dans leur intégralité puis en détail. Des schémas précis aident le lecteur à s’y retrouver dans ces compositions complexes et érudites. La partie consacrée aux Stanze (chambres) que Raphaël décore vers 1510 est un excellent préambule à la visite de l’exposition actuellement à l’affiche au Louvre, consacrée aux années romaines du génie italien.

Aux Éditions du Seuil, 2012 : Alessandra Zamperini, Les Stucs. Chefs-d’œuvre méconnus de l’histoire de l’art, 350 p., 100 €, ISBN 978-2-02-107825-1 ; Ugo Bazzotti, Le Palais du Te à Mantoue, 274 p., 60 €, ISBN 978-2-02-107833-6.

Julian Kliemann et Michael Rohlmann, Les Fresques italiennes du XVIe siècle, éd. Citadelles & Mazenod, 2012 (rééd. 2004), 496 p., 378 €, ISBN 2-85088-211-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°379 du 16 novembre 2012, avec le titre suivant : Les murs ont la parole

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