Mardi 17 septembre 2019

Politique

Laure Adler prépare un livre d'entretiens avec Françoise Nyssen

« Désormais, dans le milieu de la culture, c’est chacun pour soi et la guerre pour et entre tous »

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 6 mars 2019 - 908 mots

PARIS

Alors qu’elle va publier un ouvrage d’entretiens avec Françoise Nyssen sur la brève expérience de celle-ci comme ministre de la Culture, l’ancienne conseillère culture de François Mitterrand livre ses impressions sur la politique, la culture et les médias.

Laure Adler présentant "L'heure bleue" sur France Inter. © Photo : Christophe Abramowitz / Radio France.
Laure Adler présentant L'heure bleue sur France Inter
© Photo : Christophe Abramowitz / Radio France.

Ex-directrice de France Culture, femme de lettres et productrice d’émissions de radio, Laure Adler aurait pu devenir ministre de la Culture si elle n’avait pas refusé la proposition, croyant à un canular. Elle produit et anime depuis 2016 L’heure bleue sur France Inter.

Pourquoi avoir accompagné Françoise Nyssen dans son projet de livre ?

Quand Françoise Nyssen a été nommée ministre de la Culture, j’étais ivre de joie car j’ai une grande admiration pour elle. Je trouvais que c’était la bonne personne. Ce jour-là, je l’ai appelée et lui ai conseillée de prendre des notes. Elle l’a fait. Le jour où elle a été virée, je lui ai dit : « Il faut que tu t’en sortes la tête haute. Que tu écrives .» Elle m’a tout de suite dit oui. Dans ce livre, elle parle sans aucune amertume ni aucun ressentiment. Elle ne règle pas ses comptes. Elle n’y pense même pas. Elle essaie simplement de comprendre les rouages d’un fonctionnement d’un cabinet, de ses rapports avec l’Élysée, avec les médias.

Comment jugez-vous le traitement politique et médiatique qui a été réservé à l’ex-ministre ?

Cela m’a fait très mal. L’idée d’Emmanuel Macron de choisir Françoise Nyssen qu’il ne connaissait pas, de manquer de l’accompagner par la suite et la jeter dans la fosse aux lions, telle Blandine, a été « casse-gueule ». Je l’analyse comme une inconséquence et une absence de prise en charge de l’excellente idée d’Emmanuel Macron. Nommer des gens de la société civile dans un gouvernement très politique suppose de leur en apprendre les rudiments, de les accompagner pour faire ce qui s’appelle un métier. Car la politique est un métier et un monde très dur avec ses codes, ses rythmes, sa propre langue.

Avez-vous eu l’impression que les médias ont été plus sévères qu’ils ne l’étaient au temps de François Mitterrand ?

Absolument. Il y a aujourd’hui un harcèlement médiatique, une rapidité, une vitesse qui engendrent plutôt la descente d’escaliers que la sérénité de la mise en perspective et des approches. Les réseaux sociaux accentuent la moindre maladresse. Françoise s’exprime dans ce livre sur les maladresses qu’elle a commises, les analyse et se rend compte que tout ce qui est négatif engendre l’agrandissement du négatif, et que tout ce qui est positif n’intéresse pas les médias. Et puis Françoise n’était pas une politique et n’a bénéficié d’aucun appui politique, d’aucun côté. De mon temps, le conseiller culturel était là pour aider les ministres de la Culture, de l’Éducation…

Ce milieu de la culture n’est-il d’ailleurs pas devenu plus dur que celui que vous avez connu ?

Je le pense. Il y a plus d’argent, d’intérêts, d’interlocuteurs concernés et de narcissisme, moins de solidarité à l’intérieur de ce monde qu’il y a une quinzaine d’années. Je ne veux pas être nostalgique, mais désormais c’est chacun pour soi et la guerre pour et entre tous. Est-ce dû à la période très difficile sur le plan budgétaire et sur le plan de l’emploi que l’on connaît ?

Vous avez publié dans la Revue des Deux Mondes d’octobre 2017 consacrée au macronisme un texte intitulé Mitterrand, l’avenir de Macron ? soulignant la notion de temps très différente entre les deux hommes. Si vous deviez reprendre ce texte aujourd’hui à quoi vous attacheriez vous ?

À l’érotisme du président, sa jeunesse, sa hâte, sa précipitation, ses maladresses occasionnées par ce corps gracile, fragile, qui manifestement jouit à convaincre, mais n’arrive pas à convaincre, pour l’instant. Il souffre de péchés de jeunesse. Il aurait tout intérêt à mettre dans son gouvernement des gens gros, vieux, dotés d’une expérience de terrain.

En 2016, regrettez-vous d’avoir refusé la le poste de ministre de la Culture et de la Communicatio. ?

Pas du tout. Ce que je fais à la radio est bien plus enrichissant et passionnant !

La biographie tient une place importante dans votre itinéraire d’éditrice et d’écrivain, la figure des femmes aussi. Qu’est-ce qui vous plaît dans une biographie ?

M’enfouir pendant des semaines dans les archives, le côté enquête, le croisement des sources différentes, le dévoilement de la personne et la rencontre de ceux qui l’ont connue. Je suis plongée actuellement dans les archives de Charlotte Perriand pour un prochain livre. On sait qu’une biographie que l’on écrit ou édite n’est jamais définitive. Chaque période a son atmosphère mentale, psychique, sentimentale. Je suis la cartographe d’un moment déterminé, qui est celui de la publication du livre. Il y aurait un nouveau livre aujourd’hui sur Marguerite Duras, il ne serait pas le même que le mien, moi-même je n’écrirai pas le même livre.

Qu’est-ce qui guide vos choix en tant qu’éditrice ?

Pour la biographie de Louise Bourgeois [NDLR à paraître en avril chez Flammarion], Marie-Laure Bernadac a eu la possibilité de travailler à partir de la totalité de ses archives auxquelles personne n’avait eu accès jusque-là. Les pistes pour comprendre son art et son génie à l’intérieur de son texte se révèlent d’ailleurs multiples. On assiste captivée à une sorte d’entremêlement profond de la vie symbolique, de la vie inconsciente, de la vie rêvée et de la vie réelle. Tout se fond, se confond, dans une grande solitude, un grand dénuement au mépris de sa propre vie et de sa tranquillité d’âme.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°518 du 1 mars 2019, avec le titre suivant : Laure Adler, journaliste et éditrice : « Désormais, dans le milieu de la culture, c’est chacun pour soi et la guerre pour et entre tous »

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