Samedi 17 novembre 2018

Un goût cyclique pour Napoléon

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 décembre 2003 - 824 mots

Épaulé par une foultitude de publications, le marché de l’Empire est au garde-à-vous depuis cinq ans. Mais trop de ventes, de qualité souvent inégale, risquent de lasser les amateurs les plus inconditionnels.

Grand stratège politique, maître dans l’art de la propagande, Napoléon ne laisse pas indifférent. « C’est le premier homme moderne. Il a façonné toutes les valeurs actuelles de la réussite », défend Pierre-Jean Chalençon, collectionneur invétéré et conseiller historique. Âgés entre quarante et cinquante ans, les nouveaux thuriféraires de Bonaparte sont fascinés par la personnalité de cet autodidacte d’extraction modeste arrivé au faîte du pouvoir. Les amateurs se recrutent dans toutes les couches sociales, de préférence les self-made men. En témoigne feu Martial Lapeyre, fondateur de l’entreprise de menuiserie éponyme et de la très active fondation Napoléon. Le culte se décline à l’international. Le Qatar et les États-Unis ne sont pas insensibles à la connotation dynamique de cette figure. Depuis trois ans, les Brassner, un couple d’Américains soucieux d’ériger un musée à Palm Beach, se montrent très actif en ventes.
Le goût pour Napoléon est cyclique, l’engouement observant une pointe tous les trente ans.
À la morne plaine des années 1980, succède la folie amorcée en 1998-1999. Le commissaire-priseur de Fontainebleau Jean-Pierre Osenat est l’un des premiers annonciateurs de cette lucrative « Napoléomania ». Depuis l’an dernier, il organise des vacations de niveau international, enregistrant entre 80 % et 90 % de lots vendus. Jean-Christophe Chataignier, organisateur de ces ventes au sein de la société Osenat, confesse un fichier de deux mille mordus à 60 % étrangers.
Depuis deux ans, les prix des lettres et documents historiques cèdent à l’irrationnel. Une lettre d’amour adressée à Joséphine a même décroché 650 000 francs chez Briest. Cette missive romantique a rejoint la collection de Bill Gates, inconditionnel avéré de l’Empereur. Dans une veine similaire, la société Coutau-Bégarie propose en décembre une lettre de Napoléon relatant les infidélités de son épouse. Il coûtera au voyeur entre 15 000 et 20 000 euros. Rien de commun avec les « coups » que s’autorisait Pierre-Jean Chalençon voilà encore dix ans. En 1995, il achète pour 73 000 francs les deux pages autographes du premier testament de Napoléon dans une vente généraliste de Sotheby’s à New York. Napoléon ayant entretenu une forte activité épistolaire, les lettres banales valent dans les 800 et 1 000 euros, d’autres plus jolies entre 1 500 et 2 000 euros. La vente l’an dernier d’un trop grand nombre de lettres par la société Gros-Delettrez fut décevante. Qu’en sera-t-il des cent vingt lettres signées de Napoléon adressées au maréchal Davout, proposées en décembre par Sotheby’s entre 150 000 et 180 000 euros ?
La folie s’est surtout emparée des reliques. Une chemise s’est vendue 74 300 euros à Fontainebleau en mars 2002 ! Des mèches de cheveux qui, voilà quinze ans, s’alignaient autour de 600 euros, s’arrachent entre 5 000 et 7 000 euros. On reste sceptique quant à l’authenticité de ces curiosités. « Les chemises sont toujours monogrammées. On connaît les fabricants, la manière dont c’était tissé. Le travail est d’une finesse extrême qu’il serait impossible d’imiter aujourd’hui », assure pourtant l’expert Bernard Croissy. Bien que la frénésie date des années 1998-1999, les annales révèlent d’autres enchères substantielles. Un masque mortuaire de Napoléon s’est ainsi vendu à 450 000 francs chez Ader Picard Tajan en 1990. Le marché regorge surtout de cadeaux offerts par l’Empereur. La maison de vente Beaussant-Lefèvre proposait en novembre une boîte présent au baron Demadières estimée 30 000 euros. Une occasion de noter à quel point le goût personnel de l’Empereur, réputé simple et fonctionnel, succombait au décorum pour ses présents. Rappelons que Napoléon avait institué une pompeuse étiquette que n’aurait pas désavouée Louis XIV.
L’engouement pour l’Empire a remis en selle le style Napoléon III. Le fossé de prix entre les deux empires a longtemps été abyssal. « Il y a vingt ans un casque d’officier du premier Empire valait 12 000 euros, un casque du Second Empire, dans les 1 500 euros. Aujourd’hui le premier vaudrait 23 000 euros et le second 7 500 euros », égrène Bernard Croissy.
Le prix des reliques reste sans commune mesure avec celles de Bonaparte. Une mèche de cheveux de Napoléon III a toutefois obtenu la coquette somme de 1 350 euros chez Coutau-Bégarie en février dernier. Au rythme des bicentenaires, Napoléon a encore de beaux jours devant lui, du moins jusqu’en 2021, date anniversaire de sa mort. Le marché reste toutefois restreint et fragile. Trop de ventes peuvent tuer la poule aux œufs d’or. D’autant que la manne s’est tarie et que la grande majorité des lots proposés aujourd’hui relève du second, voire du troisième choix. Rien de très « impérial » dans les pièces offertes en pâture par les maisons de ventes en décembre prochain.

Drouot Richelieu, Coutau-Bégarie, vente le 1er décembre, tél. 01 45 56 12 20. Sotheby’s Paris, vente le 2 décembre, tél. 01 53 05 53 05.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°553 du 1 décembre 2003, avec le titre suivant : Un goût cyclique pour Napoléon

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