Photographie

Le regard courageux de Sue Williamson

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 14 octobre 2020 - 553 mots

PARIS

Émigrée en Afrique du Sud à l’ âge de 7 ans, Sue Williamson en est devenue l’un des témoins essentiels, des années de l’apartheid jusqu’aux drames des migrants.

Paris. C’est la première exposition personnelle à Paris de Sue Williamson (née en Angleterre en 1941, vit au Cap en Afrique du Sud). « Je l’avais rencontrée début 2009 lors de mon premier voyage en Afrique du Sud, raconte Dominique Fiat. J’avais été séduite par son authenticité. Elle était déjà connue à l’international. J’ai voulu, pour l’exposer à Paris, attendre le moment le plus favorable afin de lui assurer une bonne visibilité en France. » Le solo show de la galerie entre ainsi en résonance avec l’exposition « Global(e) Resistance » qui se tient jusqu’au 4 janvier au Centre Pompidou, dans laquelle figurent des œuvres de l’artiste sud-africaine.

Mais est-ce vraiment le moment le plus favorable ? Le débat sur l’appropriation culturelle semble désormais rendre problématique le fait qu’un photographe blanc prenne pour sujet des Noirs. Cette question a émergé récemment aux États-Unis où elle donne lieu à de nombreuses polémiques, à des actes de censure, ainsi qu’à toutes sortes de précautions prises dans les musées. Sue Williamson s’est d’ailleurs inquiétée de savoir si sa démarche allait être bien comprise dans le cadre de cette exposition. Et elle a expressément tenu à ce que l’image d’une femme noire, seins nus, parue originellement dans une brochure touristique américaine datée de 1936, archive qu’elle a réutilisée (Not Worthy, 1992), ne soit pas exploitée à des fins de communication, ce afin d’éviter tout malentendu. L’œuvre est issue de la série « Pages from a Government Tourist Brochure », dont les cadres en acier sont gravés de mots mis en exergue et les portraits parfois entravés de grillages ou de lanières évoquant la répression et empêchant le regard.

À Paris cependant, l’appropriation culturelle n’est pas un sujet aussi sensible, et l’exposition ne comporte aucune mise en garde particulière. Mais elle s’accompagne d’une interview filmée de l’artiste avec la conservatrice Camille Morineau, rappelant le contexte historique de l’apartheid dans lequel elle a œuvré et sa mobilisation en tant qu’activiste. C’est un éclairage important pour regarder ses photographies, dont certaines relèvent d’une posture documentaire quand d’autres traduisent une approche plus formelle. Ainsi des deux collages mélangeant les procédés de gravure et de sérigraphie Mrs. Ntlabati (1981) et Rev. Kani (1981). Il s’agit de travaux préparatoires à la série « A Few South Africans » (1981). À l’époque, Sue Williamson se mobilise contre la démolition de Crossroads, un bidonville aux portes du Cap. Elle rencontre des familles et retranscrit leurs témoignages avant, le soir, de les retravailler selon la technique de l’aquatinte. Dès le début, elle n’opère donc aucune distinction entre son engagement et sa pratique artistique, et intuitivement, elle part de l’individuel pour aller vers l’universel. De la même façon, les portraits d’All of Our Mothers témoignent de l’histoire de ces femmes et de la rencontre que, en tant que militante et artiste, Sue Williamson a vécu avec chacune d’elles. Les ravages du racisme, les drames des migrants, les luttes du féminisme sont les constantes d’un travail qui a imposé sa force et, à ce titre, intégré de nombreuses collections publiques (la Tate Modern à Londres, le MoMA à New York, le Centre Pompidou à Paris…). Et dont les prix, qui démarrent à 3 900 euros, restent cependant modiques.

Sue Williamson, Pages from the South,
jusqu’au 31 octobre, galerie Dominique Fiat, 16, rue des Coutures-Saint-Gervais, 75003 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°553 du 16 octobre 2020, avec le titre suivant : Le regard courageux de Sue Williamson

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