En Afrique du Sud, une scène artistique engagée

Par Anne-Cécile Sanchez · L'ŒIL

Le 14 avril 2017 - 1186 mots

De la Villette à Lille, la France est le théâtre d’un printemps africain.
À cette occasion, L’Œil est parti à la découverte de la scène artistique en Afrique du Sud qui fait, en ce moment, l’objet d’une exposition à la Fondation Vuitton.

Dans un des quartiers cossus de Johannesburg aux propriétés hérissées de barbelés, l’imposante demeure de brique et de verre de William Kentridge, entourée d’un vaste jardin paysager, est un havre de paix ; le chien de la maison, d’ailleurs, n’aboie pas, mais gambade joyeusement sur la pelouse entre les nouveaux arrivants. C’est ici que l’artiste de renommée internationale travaille à ses dessins et maquettes d’opéra, dédiant son atelier du centre-ville à ses créations de plus grande échelle. Malgré tout, William Kentridge a choisi de rester basé à Johannesburg. « J’aime et je déteste cette ville », soupire-t-il. Il vient d’y ouvrir The Centre for the Less Good Idea, un espace culturel expérimental financé sur ses fonds propres. Une façon d’affirmer que les utopies ont encore leur place en Afrique du Sud. Un acte gratuit aussi, face à un marché de l’art sud-africain de plus en plus structuré, qui a vu ces dernières années émerger une nouvelle génération d’artistes, de marchands et de collectionneurs.

Un besoin de régénération
L’Afrique du Sud est apparue sur la carte mondiale de l’art en 1997, à l’occasion de la deuxième – et dernière – biennale de Johannesburg, édition placée sous la direction du brillant commissaire nigérian Okwui Enwezor. Dans cette période post-apartheid règne alors une effervescence incroyable. Le centre de Joburg, déserté par ses habitants, est investi par les artistes, qui y partagent leurs rêves et leurs ateliers. David Koloane, le premier, leur a ouvert les portes de sa Bag Factory, cofondée en 1991 avec le collectionneur anglais Robert Loder : William Kentridge y a séjourné en résidence, bien avant de devenir une star. La sculpture Butcher Boys de Jane Alexander, réalisée pendant ses études à l’université de Witwatersrand, sélectionnée par Jean Clair pour être exposée dans le cadre de la Biennale de Venise en 1995, est déjà iconique. Mais le travail quasi documentaire de Sue Williamson, artiste activiste, n’a pas encore franchi les frontières du pays. Quant à David Goldblatt, il s’apprête, en 1998, à être le premier artiste sud-africain exposé au Musée d’art moderne de New York.
Le monde de l’art s’est aussi découvert un nouvel appétit pour l’Afrique. « Dans les années 1970, pour montrer son travail il fallait vivre à Paris, Londres, Berlin, New York, estime William Kentridge. Puis il y a eu une prise de conscience […], un besoin non seulement de s’intéresser à ce qui se faisait ailleurs, mais aussi d’être régénéré par de nouvelles forces. »

Un marché international
Il faut cependant attendre 2008 pour que Johannesburg organise sa première foire d’art contemporain. Cette année-là, Henri Vergon, cofondateur de la Galerie Afronova, présente le travail de Malick Sidibé. Alors que l’artiste malien vient d’être distingué par un Lion d’or d’honneur à la 52e Biennale de Venise, il passe presque inaperçu en Afrique du Sud, où personne ne connaît son travail. Les frontières sont encore étanches. « J’ai très vite compris qu’il fallait aller chercher la clientèle à l’étranger en multipliant les biennales et les foires […]. Encore maintenant, nous travaillons essentiellement à l’international », assure Henri Vergon, qui vient de montrer à Art Paris les tapisseries en soie de Billie Zangewa, une œuvre interrogeant ce que cela signifie d’être une femme noire aujourd’hui en Afrique du Sud. « Il n’y a pas vraiment de culture de l’art contemporain ici, confirme Liza Essers, qui a repris la Galerie Goodman en 2008. Mais les deux dernières années ont été déterminantes ; on voit enfin arriver de nouveaux collectionneurs noirs. »

De joburg à cape town
Si ce public est moins informé que celui de grandes capitales comme Londres ou New York, les galeries ont néanmoins essaimé à Johannesburg. Gardée par des vigiles en armes – une mesure de protection à la suite d’expositions politiquement houleuses –, la Goodman Gallery partage avec la Stevenson Gallery une écurie d’artistes sud-africains reconnus et émergents. Ces deux poids lourds ont également ouvert des espaces à Cape Town : la ville côtière a désormais son Art Fair, dont la cinquième édition s’est clôturée avec succès en février dernier. Bénéficiant d’un climat ensoleillé et de la proximité de la mer, Cape Town, où ouvrira bientôt le Zeitz Museum, est devenue plus attractive pour la clientèle internationale que Joburg, où affluent des centaines de milliers de réfugiés africains. « 80 % de nos clients sont étrangers », constate Ashleigh McLean, cofondatrice de la Galerie What if the World.

C’est à Cape Town que Buhlebezwe Siwani a son atelier, un petit local aveugle, mais subventionné, où sont entreposées ses céramiques et ses photographies qui mettent en scène rituels et images de purification. Née dans un township au milieu des années 1980, la jeune femme appartient à une génération d’artistes qui s’affirment au moment où un mouvement contestataire d’une ampleur sans précédent rejette l’héritage culturel de l’apartheid au cœur du système éducatif et va jusqu’à invoquer une nécessaire révolution. Buhlebezwe Siwani, elle, pense qu’entrer dans une galerie d’art, « c’est aussi une forme d’engagement ».

La galerie Goodman
Fondée en 1966 par Linda Givon, c’est une institution de Joburg, de par son engagement durant les années d’apartheid – il se raconte que les invités noirs enfilaient des tenues de serveurs lors des vernissages en cas de contrôle –, mais aussi par la richesse de ses « Projects » non commerciaux lancés en 2009 par la nouvelle directrice Liza Essers. Parmi les artistes : les Sud-Africains Kudzanai Chiurai, David Goldblatt, William Kentridge, David Koloane, Sue Williamson… et, depuis peu, des Africains-Américains.

Le futur Zeitz Museum of Contemporary Art Africa
Fin septembre 2017 doit ouvrir le très attendu Zeitz Mocaa, « premier grand musée d’Afrique dédié à l’art contemporain ». Cet établissement privé à but non lucratif, né de l’alliance de la société de gestion du bord de mer de Cape Town (Waterfront) et de l’homme d’affaires et collectionneur allemand Jochen Zeitz, occupera un ancien silo à grains situé aux abords du quai Victoria and Albert. La direction générale en a été confiée à Mark Coetzee, ancien responsable de la Rubell Family Collection de Miami.

The Centre for the Less Good Idea
Expérimental, collaboratif et transdisciplinaire, le centre d’art fondé par William Kentridge est dédié au processus créatif – pour laisser une chance à la « moins bonne idée » qui trouve son chemin quand on se met à l’œuvre, et qui est en fait la bonne. Cet incubateur radical et généreux fonctionne deux saisons par an. La première saison, du 1er au 5 mars, a réuni une soixantaine de participants : curateurs, acteurs, poètes, écrivains, compositeurs, musiciens, artistes visuels, réalisateurs et même boxeurs.

La galerie Stevenson
Michael Stevenson a ouvert sa galerie en 2003, « au retour de la Documenta », précise Joost Bosland, un de ses codirecteurs. Très active sur le plan éditorial avec de nombreux catalogues, la galerie est très présente sur les foires (Frieze New York, Art Basel, Frieze London, Paris Photo, Art Basel Miami Beach). Elle représente des artistes comme Nicholas Hlobo, Moshekwa Langa, Zanele Muholi, Robin Rhode, Kemang Wa Lehulere et a également fait découvrir le travail d’un Francis Alÿs ou d’un Thomas Hirschhorn.

« Mois de la photo du Grand Paris. Afriques capitales »
Jusqu’au 3 septembre 2017. Parc de la Villette, avenue Jean-Jaurès, Paris-19e. Accessible jour et nuit, entrée libre. Commissaire : Simon Njami.
www.moisdelaphotodugrandparis.com

« Soly Cissé, Les mutants »
Jusqu’au 14 juin 2017. Musée Dapper, 35 bis, rue Paul-Valéry, Paris-16e. Ouvert de 11 h à 19 h, jusqu’à 22 h le vendredi et le samedi. Fermé le mardi et le jeudi. Tarifs : 4 et 6 €.
www.dapper.fr

« Le jour qui vient »
Jusqu’au 10 juin 2017. La galerie des Galeries, Galeries Lafayette, boulevard Haussmann, Paris-9e. Entrée libre. Commissaire : Marie-Ann Yemsi.
www.galeriedesgaleries.com

« Beautiful Africa »
Jusqu’au 11 juin 2017. La Galerie du 5e, Galeries Lafayette, 40, rue Saint-Ferréol, Marseille-1er. Du mardi au samedi de 14 h à 18 h, et le samedi de 10 h à 13 h.
www.marseilleexpos.com

www.goodman-gallery.com

www.zeitzmocaa.museum

www.lessgoodidea.com

www.stevenson.info

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°701 du 1 mai 2017, avec le titre suivant : En Afrique du Sud, une scène artistique engagée

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