Samedi 15 décembre 2018

XXe siècle

L’abstraction géométrique, un marché qui s’ouvre

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 11 juin 2004 - 1163 mots

Alors que l’Espace de l’Art concret se dote d’un bâtiment pour accueillir la collection Albers-Honegger et que le Centre Pompidou consacre une rétrospective à Aurelie Nemours, focus sur le marché de l’abstraction géométrique.

Ramifiée en de multiples chapelles, l’abstraction géométrique s’est nourrie d’influences diverses, du Bauhaus à De Stijl en passant par le constructivisme russe. Ses adeptes ont en commun des formes minimales et des couleurs souvent primaires appliquées par aplats selon une table méthodique de correspondances. Il n’est d’ailleurs pas toujours évident de déceler les tessitures d’un artiste à un autre. Cet art se veut social, capable de s’inscrire dans tous les environnements et d’être compris du plus grand nombre. Son marché n’en reste pas moins une niche principalement germanique et suisse. Un regain de faveur se dessine en pointillé. « Il n’y a pas de grands éclats, mais un retour souterrain, discret, qui se précise », observe la galeriste Anne Lahumière, grande prêtresse à Paris avec Denise René de cet art rigoureux. La base de données Artprice relève une progression des prix depuis 2001, au moment même où le marché avait tendance à se contracter, et une baisse du taux d’invendus de 45 % à 31 % entre 2002 et 2003. L’Espace d’Art concret de Mouans-Sartoux, ouvert en 1999 par Sybil Albers et l’artiste Gottfried Honegger, a porté un coup de projecteur sur cet art radical. En Allemagne, la collection de Peter C. Ruppert, déployée à Würzburg (Bavière), a aussi contribué à cet éclairage. L’engouement pour le design des années 1950-1970 n’est pas non plus étranger à ce revival.

Herbin figure de proue
Dans la continuité de Théo van Doesburg, l’Art concret suisse naît à Zurich en 1944 autour de Camille Graeser, Max Bill, Verena Loewensberg et Richard Paul Lohse. Lors de l’édition 2004 de la Foire de Bâle, Anne Lahumière présentera un accrochage de Camille Graeser avant d’organiser une rétrospective de l’artiste à Paris en septembre. Les prix vont de 80 500 euros pour une toile de 1961 à 107 500 euros pour Permutation, une grande composition de 1969. Dans les ventes suisses, les œuvres des années 1970-1980 excèdent rarement quelques milliers d’euros. En 1997, une huile de 1958-1959 a atteint 40 000 francs suisses (24 519 euros) à Lucerne. Rattaché au même sérail, Gottfried Honegger observe des prix mesurés, autour de 20 000 euros pour des pièces récentes chez Denise René.
Côté allemand, les emboîtements de carrés de Josef Albers sont perçus comme précurseurs de l’op art. La cote du théoricien de la couleur ne s’est égayée que depuis environ dix ans, à la faveur des acheteurs américains. Le 11 mai, Homage to the Square : Grisaille with Gold, a été adjugée 310 000 dollars chez Christie’s New york. Le record de 600 000 dollars date toutefois de 1996. Denise René présente ses pièces des années 1960 entre 30 000 et 80 000 euros. Exception faite d’Albers, les artistes allemands comme Friedrich Vordemberg-Gildewart ou Günter Fruhtrunk ont une répercussion seulement nationale et des prix en ventes publiques entre 10 000 et 20 000 euros. Si les prix d’Alberto Magnelli peuvent parfois avoisiner les 60 000-100 000 euros, les suiveurs italiens regroupés dans le mouvement Forma 1 s’en tiennent à un marché local et des prix mesurés.
Certains artistes sud-américains bénéficient d’un intérêt soutenu, notamment par les collectionneurs Adolpho Leirner et Patricia Cisneros. Les ventes latino-américaines ont commencé à partir de 1996-1997 à introduire les artistes abstraits dans leurs catalogues. Les prix de la Brésilienne Lygia Clark ont, depuis, connu une embardée phénoménale. « On a vendu le premier Bicho autour de 20 000 dollars. Il est maintenant difficile d’en trouver pour moins de 200 000 dollars », confie Ana Sokoloff, responsable du département d’art latino-américain chez Christie’s New York. En taquinant parfois les 60 000-100 000 dollars (49 000-82 000 euros), l’artiste cinétique Jesús Raphael Soto jouit d’une vigueur sans éclipse. Plus dure est la réhabilitation de ses coreligionnaires Julio Le Parc et Carlos Cruz-Díez, dont les prix stagnent autour de 10 000-20 000 dollars.
Auguste Herbin est indéniablement la figure de proue de l’art construit français. Anne Lahumière, qui possède plus de 200 œuvres de l’artiste, les a trouvées pour moitié à l’étranger, signe du relatif désintérêt français en la matière ! Ses acheteurs sont d’ailleurs pour 90 % d’entre eux étrangers ! En galerie, ses gouaches voguent autour de 20 000-30 000 euros tandis que les toiles des années 1940-1960 varient de 50 000 à 230 000 euros. « Depuis dix ans, ses prix ont doublé », constate Anne Lahumière. Lors de la dispersion le 10 décembre 2002 de l’ancienne collection Louis Carré par Artcurial-Briest-Poulain-Le Fur et Piasa, huit toiles d’Herbin datant des années 1940 ont toutes trouvé preneur. Pain et vin II (1944) a même bondi de son estimation de 28 000 euros pour atteindre 85 000 euros. Mais sa période fauve de 1907 est bien plus recherchée et se vend dans une gamme de 150 000 à 500 000 dollars. Son émule, Jean Dewasne, est moins bien loti. Anne Lahumière défend ses œuvres pour 15 000-50 000 euros. En vente publique, celles-ci dépassent rarement les 4 500-6 000 euros. Il est vrai que ses peintures laquées sont parfois en mauvais état et, qui plus est, d’une restauration délicate.

Artistes « Pompidou» au goût du jour
Chantre du cinétisme, Victor Vasarely a connu une « grandeur et décadence » dignes d’un Salvador Dalí. « Depuis un an, on observe un regain d’intérêt. Ses prix ont progressé de 20 à 30 %. On arrivera très vite à 100 000 euros pour une belle pièce des années 1970 », prédit Martin Guesnet, responsable du département Art contemporain d’Artcurial. L’intérêt se focalise sur les années 1950-1970, peu sur sa production postérieure. La galerie Denise René proposait en 2002 à la Foire de Bâle une toile de 1949 baptisée Naï pour 345 000 euros. À la dernière édition de la FIAC, Anne Lahumière valorisait une belle toile des années 1950 pour 300 000 euros. L’intérêt se perçoit tout autant au niveau de l’œuvre gravé. Le 31 octobre 2003, Christie’s Londres dispersait une centaine de ses estampes, presque toutes vendues autour de l’estimation haute, certaines pour 1 500 livres sterling (2 185 euros). Toute une pléiade d’artistes « Pompidou » est remise au goût du jour. Tel est le cas d’Yaacov Agam. En avril, une œuvre d’un format carte postale (9,5 x 12 cm) s’est même autorisée 14 512 euros chez Artcurial. La cote d’Aurelie Nemours (1) quant à elle, une artiste pourtant défendue par les institutions, est en stand-by. La galerie Denise René affiche ses gouaches des années 1970 pour 15 000 euros. En vente publique, il faut compter 15 000-20 000 euros par jour de grand vent. Le 8 juin, jour du vernissage de son exposition au Centre Pompidou, Artcurial présentait une composition de 1961 pour 30 000 euros. Une estimation test assez culottée.

(1) L’artiste bénéficie actuellement et jusqu’au 27 septembre d’une exposition au Centre Pompidou, à Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°195 du 11 juin 2004, avec le titre suivant : L’abstraction géométrique, un marché qui s’ouvre

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