Lundi 10 décembre 2018

Le marché en mouvement de l'art cinétique

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 décembre 2006 - 758 mots

Après une longue traversée du désert, l’art cinétique, porté par les champions de l’abstraction froide (Vasarely, Agam, Soto…), reprend du poil de la bête grâce au revival des années 1970.

En 1955, la galerie Denise René organise une exposition qui allait révolutionner la rétine : « Le Mouvement ». On y découvre alors tous les piliers de l’art cinétique de Victor Vasarely (1908-1997) à Jesus Rafael Soto (1923-2005).
Désavoué avec la crise des années 1990, l’art cinétique se rappelle à notre bon souvenir depuis deux ans. En 2005, il siège en majesté dans l’exposition « l’œil moteur » au musée d’Art moderne de Strasbourg. Le marché emboîte le pas à cet intérêt institutionnel avec des prix en forte progression.

Échapper au mal de mer…
L’idée du mouvement dans l’art ne date pas des années 1950. Les artistes Naum Gabo et Antoine Pevsner l’évoquaient déjà dans leur Manifeste réaliste en 1920. Entre 1922 et 1930, Laszlo Moholy-Nagy avait quant à lui créé une machine à base rotative produisant des changements de lumière. Dans les années 1930, Calder songeait pour sa part à ses premiers mobiles.
En bouleversant le regard par des superpositions de trames ou des vibrations lumineuses, l’art cinétique ou optique voulait changer le monde. Le programme du Groupe de Recherche en Art Visuel (GRAV), regroupant en 1960 des artistes comme François Morellet, Yvaral ou Julio Le Parc, se présentait d’ailleurs comme un projet de société. Un concept qui laissait certains sceptiques. « Le “Op” ne tiendra pas, parce que les collectionneurs ne peuvent profiter de leurs tableaux ; ils sont obligés de tourner les toiles vers le mur pour échapper au mal de mer », aurait déclaré l’artiste Marcel Duchamp !
Figure de proue du cinétisme, Vasarely suggère le mouvement par l’illusion optique de deux formes-couleurs contrastées. Abondante, sa production n’en est pas moins inégale. Après avoir chuté dans les années 1990, la cote de Vasarely se raffermit depuis deux ans, grâce à l’attrait des collectionneurs américains. En mai dernier chez Christie’s, une très grande toile des années 1962-1972, baptisée Jong, a ainsi décroché le record de 296 000 dollars. Il est néanmoins encore possible d’acheter des pièces des années 1950 entre 30 000 et 65 000 euros.

Un mouvement international
Autre figure consacrée de l’art optique, le Vénézuélien Jesus Rafael Soto (1923-2005) a produit vers 1954 des structures en plexiglas dans lesquelles il superposait deux surfaces tramées. Ses prix, qui ont triplé ces deux dernières années, varient de 60 000 à 300 000 dollars en ventes publiques. Une Vibration de 1959 a même atteint 418 000 dollars en 2005 chez Sotheby’s. La cote florissante de Soto repose beaucoup sur l’ardeur de la clientèle sud-américaine.
D’autres artistes cinétiques latino-américains sortent aussi du bois. Artcurial disperse le 12 décembre un ensemble d’une Argentine encore méconnue, Martha Boto (1922-2004). Son œuvre couvre une palette large d’expérimentations, des diffractions lumineuses aux boîtes kaléidoscopiques. Dans la vente d’Artcurial, la plupart des estimations voguent de 6 000 à 20 000 euros. Un petit frémissement s’est toutefois manifesté en mai dernier chez Sotheby’s : Labyrinthe cylindrique (1965–1967) s’est vendu pour 51 000 dollars sur une estimation de 7 000 dollars.
Dans la foulée, toute une pléiade d’artistes « Pompidou » gagne du terrain. En mars dernier, une grande peinture sur métal de l’Israélien Iaacov Agam, Time Step Tel Aviv, a décroché 102 000 dollars sur une estimation de 40 000 chez Sotheby’s.
Le retour en force du cinétisme s’explique aussi par le revival du design des années 1970. Les sculptures lumineuses de Julio Le Parc, négociées souvent entre 15 000 et 30 000 euros, naviguent ainsi à la lisière entre l’art et le design.
Vasarely écrivait d’ailleurs dans son Manifeste jaune publié lors de l’exposition « Le Mouvement » : « Le produit de l’art s’étend de l’agréable objet utilitaire à l’art pour l’art, du bon goût au transcendant. L’ensemble des activités plastiques s’inscrit donc dans une vaste perspective en dégradé. »

Repères

Victor Vasarely (1908-1997). Il suggère le mouvement par l’opposition de deux formes d’abord en noir et blanc puis en couleur. Peu à peu, il dresse un véritable alphabet plastique d’un millier de formes aptes à entrer en combinaison. Jesus-Rafael Soto (1923-2005). Ses œuvres jouent sur des vibrations suscitées par des superpositions de trames. Il a aussi créé des univers globaux, baptisés Pénétrables, dans lesquels le spectateur est invité à entrer. Iaacov Agam (né en 1928). Célèbre pour l’aménagement d’un des salons de l’Élysée en 1975, Agam se nourrit de multiples références, du constructivisme à l’art vidéo. Il puise aussi fortement dans la symbolique judaïque.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°586 du 1 décembre 2006, avec le titre suivant : Le marché en mouvement de l'art cinétique

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